C’est qui, Marylou ? Je serre le carnet si fort, je pense qu’il aura mes empreintes sur ses pages. Il lit la colère dans mes yeux. Il bredouille, pauvre colosse de porcelaine pris l’œil dans la serrure par une adolescente. Jack, je fais. Très vite, il baisse les épaules pour lâcher l’affaire. C’est toi, LuAnne. Bien sûr que c’est moi, comment aurait-il pu en être autrement ? Toutes ces notes d’un trio embarqué sur la route, c’est nous ! Je lui jette son machin à la gueule. Je regagne la bagnole, cherche mon sac. Il était pourtant dans le coffre. Je remue le bordel, ça m’énerve. Je balance des fringues, le trouve enfin, chope une pilule, la gobe, et me renfrogne à la place du mort. Neal revient des chiottes, il glisse derrière le volant. On se casse ! Un ton à la frontière de l’exclamation et de l’ordre, comme d’habitude. Jack se cale à l’arrière. Le moteur vrombit et le nuage de poussière annonce notre départ encore longtemps après. J’attends que la benzédrine me rende la vie meilleure. J’en ai rien à foutre qu’il écrive sur nous, mais qu’il planque ses affaires, ce con. Je suis une pute, une hystérique, une teigneuse bête comme ses pieds. Putain, sérieux ? J’ai décortiqué des dizaines de pages de ses gribouillis, y’en a que pour Neal, et les seuls mots qu’il a pour moi sont ceux-là. Ils se sont regardés, ces deux gros porcs, à reluquer des gamines en se repoudrant le nez ? Le trajet dure depuis des plombes. L’esprit libre qui m’a attirée dans ses tourments ne me fait plus rêver. Neal a su me séduire, jusqu’à ce que le beau-parleur ne soit plus reluisant. Jack est sous son charme. Ça crève les yeux, l’aveuglement des autres. Mon cœur ralentit et mes pupilles se dilatent. La dope commence à servir. Je souris, béate. Neal se fout à poil. Il nous intime de faire pareil. Quel crétin. Je flotte sur la route et me laisse à nouveau embarquer, aérienne. Jack balance ses vêtements, moi aussi. Trois déglingués se séquestrent dans un bolide. On éclate de rire. Le plumitif ressort son carnet. De temps en temps, un gros camion nous croisait : du haut de sa cabine, le conducteur apercevait une beauté dorée entre deux types tout nus ; on les voyait faire une petite embardée, avant de disparaître dans la lunette arrière. Je tourne la tête, mime celle qui n’a pas lu. Neal s’en grille une. Sait-il quel nom Jack lui a donné ? Je me demande ce qu’il fera de toutes ces notes. Aura-t-il un point de vue objectif ? L’autre jour, j’ai lu un autre passage. Il avait bien le droit, Dean, de mourir de la petite mort délicieuse de l’amour sans réserve pour sa Marylou. Le poète allège l’attitude de son égérie. Écrira-t-il la violence de la suite ? Sa beauté dorée couverte de bleus lui paraîtra-t-elle désirable ? J’allume une clope à mon tour. Je soupire en fumée. S’il en fait un livre un jour, ce ne pourra être qu’un échec. Comment des lecteurs accepteraient de souscrire une telle emprise, un tel mépris, de telles fureurs ?
<<<