René tremble. Il sort du café en pleurant. Les habitués se figent sur les chaises en rotin. Dans quelques instants, les ragots et les rires gras iront bon train. Qu’est-ce qu’il fiche, René ? L’est pas bien le p’tit père c’matin ? L’agité n’entendra rien de tout cela. Z’avez vu ça, les gars ? Il a encore bu du mauvais vin hier soir ? Il se tiendra à deux pas du bistrot, la honte stoppée par la résignation. Son corps sera à deux doigts de l’apoplexie. Il revisualisera la scène. Elle tournera en boucle dans sa tête.
Son arrivée, à huit heures tapantes, comme chaque jour. Un salut militaire aux copains de comptoir, venu d’une époque où le port du képi soulignait une certaine affinité avec le respect, mais c’est une autre histoire. Un p’tit noir, commandé sur le ton monocorde de celui qui n’a plus besoin de le dire tant ses faits et gestes forment une boucle temporelle. Changeant subitement sa routine millimétrée, René, à ce moment-là, s’est dirigé vers le corner de la Française des jeux.
C’est pas le jour du Loto, a lancé Emma – seule femme de l’établissement – en tapant le percolateur deux fois pour le vider de sa dose de café usagé. C’était hier, ajoute-t-elle. Justement. La veille, devant sa télé, malgré un voile sur ses yeux rouges et un regard concentré sur le canard qui baignait dans du Kirsch, René a entendu deux numéros. Le vingt-cinq, jour de Noël. Le quarante-neuf, son année de naissance. Trente ans qu’il joue les mêmes. Il connaît sa grille par cœur. Et le numéro complémentaire est apparu. Le trois. Le sien.
Il n’a pas entendu le début du tirage. Boudiou ! Alors, il a déboulé au café ce matin avec l’assurance d’un gain, voire d’un gros lot. Intriguée, Emma s’est avancée vers le ticket tendu. Elle l’a attrapé du bout des doigts quand René a posé les siens sur sa main. Arrêt sur image. Elle a écarquillé les yeux. Pendant ce court instant de contact, les idées de René ont fusé. Quinze ans qu’il subissait sa retraite de pauvre dans ce village paumé. Enfin, l’espoir surgissait, l’opportunité de réenclencher un cœur de jeune homme tombait du ciel. Il rêvait d’une plage paradisiaque, de masque et de tubas, d’Emma en bikini avec un mojito-fraise à la main.
Viens, il a fait, on plaque tout, on s’envole, on change de vie. La sonnerie a indiqué que le ticket était gagnant. Emma a mis trois secondes pour lire le montant. Trois secondes inhabituelles pour sa fluidité de professionnelle. Y’a que deux-cinquante, René. Elle l’a annoncé d’une voix douce, qui disait à la fois qu’est-ce que t’as cru et mon pauvre. Il a vite repris ses doigts. Les larmes sont montées d’elles-mêmes.
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