Le blog de micronouvelles de Laurent Platero

La piscine

J’ai colmaté. Il suffit de trouver des rubans d’étanchéité, du scotch imperméable et des rouleaux de film polyéthylène à Leroy Merlin. Le reste consiste à faire preuve de patience. Découper, coller, tester. Un arrosoir à vider contre la porte d’entrée indique en quelques secondes l’efficacité du travail. Et le procédé recommence. Découper, coller, tester. Il ne faut rien oublier. Une infiltration microscopique, et ce serait l’échec. La bande collante s’imbibera, ne fera plus ce que j’attends d’elle, l’assemblage de couches hermétiques trépassera.

Après, j’ai ouvert tous les robinets du rez-de-chaussée et posé des bouchons sur chaque évacuation. Évier, baignoire, lavabo. J’ai attendu en lisant le programme télé. Il y avait un film sympa sur la trois, mais j’avais déjà fait sauter le disjoncteur. J’ai relu mon horoscope. Scorpion, vous avez un coup de mou, pensez à vous relaxer, pourquoi ne pas profiter d’une balade en montagne ou d’un spa. Le truc, avec mon lotissement perdu au milieu de rien, c’est que je suis trop éloignée de la montagne et de la mer.

J’avais un coup de mou, c’était vrai. Le bruit, la pollution, les gens qui font la gueule, la troisième guerre mondiale dans les journaux, le froid, la lettre de rejet de la banque, les pneus lisses, les résultats du labo, et son téléphone, toujours sur répondeur. Il y a des jours, tout concorde pour te rappeler que rien ne va. Et puis en rentrant, j’ai vu la queue du chat dépasser sous la voiture du voisin. Je l’ai appelé, il ne répondait pas. Inhabituel. J’y suis allée. Putain. Je n’arrive toujours pas à y croire.

Ça n’allait pas assez vite. Une baignoire, ça met déjà pas mal de temps à se remplir, alors, un salon… J’ai ouvert les robinets en haut. C’était assez malin. Quand les bacs ont débordé, j’ai vu l’eau créer des cascades sur les marches de l’escalier. J’ai pensé au film avec Michaël Youn que j’avais vu ado. Ils avaient loué une maison et transformé la salle à manger d’un pauvre monsieur en piscine, pour y donner une fête. Quelle bande de nazes. Moi, au moins, je fais ça chez moi et j’emmerde personne.

Mes genoux se sont retrouvés sous l’eau. J’ai surélevé les livres, je ne voulais pas les perdre. Le canapé et le fauteuil ont vite absorbé ce qu’ils pouvaient, l’humidité montait plus vite que mon bain. Une inquiétude s’est emparée de moi. Et si je faisais une bêtise ? L’assurance, les voisins, la police, l’ambulance. J’ai inspiré profondément, expiré, puis je me suis allongée. Hop.

À présent, je me laisse flotter. Mes oreilles bouchées me permettent d’écouter mon corps. La tempête dans ma tête avait pris le dessus, le silence m’offre l’occasion d’étudier mon souffle, de compter les pulsations de mon cœur. Mes jambes et mes bras se font légers. Je me dis que la mer est calme. Les ruisseaux venus de l’étage créent d’infimes remous. Mes cheveux volent dans l’eau et se collent à mon cou. Ma main entre en contact avec ma cuisse lorsque le lac ondule.

Cela fait du bien de se laisser aller. L’horoscope avait vu juste. Mes soucis s’allègent, se noient dans ma maison pendant que je vogue vers l’oubli. Je ne bougerai pas d’ici, de ce moment suspendu. J’attendrai de toucher le plafond avec mon nez pour envisager une issue. Pour l’instant, seul le mouvement de ma silhouette étendue et le bruit du repos m’intéressent. Je frôle l’abandon. Je me relâche. Tout baigne.