Le blog de micronouvelles de Laurent Platero

Sur le chemin fleuri

Quelle chance, ce rendez-vous ! Je n’ai pas l’habitude d’avoir une heure de marche pour rejoindre mes clients. Celui-ci m’a prévenu l’autre jour au téléphone : pas d’autre accès possible. La beauté d’un soleil encore timide s’étale sur les champs de fleurs, le ciel printanier porte une tenue rosée. J’adorerais habiter un endroit pareil, même si mon hypocondrie me rappelle la difficulté de ce chemin à parcourir pour des pompiers en alerte accourant vers mon corps à sauver.

Le silence s’impose. Une centaine de mètres a suffi à faire taire mes pensées. Dans un si beau décor, la charge mentale effondre ses broutilles pour laisser place au vide. Aérien, mon cerveau contemple avec une légèreté béate. Les fleurs de millefeuille dandinent à mon passage, un bourdon trace sous mes yeux, une montagne se dessine au loin. Des nuances de vert et de jaune orangé teintent le paysage. Sur cette terre sableuse, l’herbe grignote le chemin, signe d’une faible fréquentation.

Je me sens seul au monde, hors du temps. Mon pas a trouvé son rythme de croisière, un juste milieu entre une avancée et un ralentissement. Je pose mes yeux sur mille détails d’une nature bien faite. Une coccinelle ponctue une brindille de ses petits pois, une file indienne de fourmis traverse le sentier sur un passage grainé, un milan royal quadrille le périmètre et surgit au moindre campagnol. Le souffle d’une brise me transmet le chant des oiseaux, je laisse derrière moi les bruits mécaniques des pots d’échappement.

Une notification sonne. Je plonge ma main, coupe d’un geste l’objet portatif qui perturbe mon plaisir de l’instant. Je ne veux pas me souvenir du monde. Je préfère conserver la sensation d’une communion avec les éléments, un retour à l’originel. Cette marche matinale m’incite à freiner, m’enseigne les bienfaits d’un pied levé.

Dans ma tête, la place nette permet à l’imaginaire de se déployer. Des envies créatives s’établissent, une idée de poème, un premier trait de fusain. La marche œuvre, féconde mon esprit, plonge mon regard dans une introspection. J’aperçois une maison, ma destination. Je stoppe ma promenade de peur qu’elle ne se termine. D’un demi-tour, je décide de marcher encore.