Le blog de micronouvelles de Laurent Platero

Lame vagabonde

Une lame traverse la tempe. Les alarmes internes se déclenchent. Les mains pressent le crâne par réflexe, appuient avec ferveur. Aucun couteau planté, l’agression ne semble pas provenir de l’extérieur. Hémorragie invisible, la douleur incandescente pulse depuis les profondeurs. Les paupières se tendent, s’agitent sur les globes – des diamants y naissent en trombe. La lave crame les neurones, se déverse sur la partie droite du visage. Les lèvres bruissent d’une invasion de fourmis.

Sous cette emprise, comment se mouvoir ? Le corps serpente. La tête remue de gauche à droite et de droite à gauche. Les épaules suivent à un intervalle, puis le tronc, le bassin, les jambes et les pieds. De combien de centimètres avance-t-il ainsi ? Dix, peut-être vingt.

Quatre-vingt kilos comme une carcasse amorphe. Une image d’éventuels corbeaux et vautours qui viendraient se servir traverse l’esprit. Cette simple idée s’ankylose bien vite d’une texture gélatineuse et filandreuse ; des cuillérées de cerveau fondu s’infiltrent par le moindre pore, dans chaque espace microscopique.

Une main se lève péniblement, dresse deux doigts comme un appel à défendre le front. Ils se posent à un endroit précis du cuir chevelu. Impossible de décrâner le feu. Une paille d’acier pointue, tranchante, permettrait peut-être de frayer un chemin pour libérer les céphalées ardentes. Pour l’instant, seule une pression semble envisageable. Le poignet y met sa plus violente conviction, cherche à peser pour que le massage adoucisse la souffrance.

Dans cette adversité, la bonne morale et les velléités d’œuvrer avec la nature se balayent d’une pastille gobée. Elle est reçue avec les honneurs par un fil de bave fuyant du côté droit de la bouche. L’ovale blanc glisse dans la trachée, commence à livrer ses molécules lors du trajet vers le ventre. Cette arrivée allège d’un soupçon l’emprise crânienne. Le jeu, maintenant, doit être celui de la patience.

Dans une demi-heure, les diamants disparaîtront de la cornée et le fourmillement dans les lèvres s’évaporera.

Dans une heure, le cerveau sera lourd, mais ses tentacules gras se recroquevilleront.

Dans deux heures, drogué par la chimie, le corps se ravivera et l’avenir se dessinera de nouveau.