Le plat numéro dix

Tout juste entré dans le restaurant, ça lui grattouilla la gorge : une sorte d'odeur d'excréments à peine éjectés.
« T'es sûre qu'on dîne ici ? dit-il à sa femme, une main sur la bouche et les dents du fond qui baignent.
- Bien sûr, allons ! J'ai réservé en premium sur Clic Adviseur !
- Je déteste cette appli » commença-t-il à débecter, lorsque ses yeux furent pris d'assaut par une serveuse magnifique, ressemblant à une hôtesse de Thaï Travels.
« Après tout, ma chérie, déclara-t-il d'un ton faussement soulagé, tu as raison : ça fait longtemps qu'on n'a pas dîné asiatique ».
L'affamé contempla l'entrée d'une deuxième serveuse gaulée comme un rouleau de printemps, en offrant un pas de résistance à sa femme, qui voulut l'attirer vers la desserte. 
« Regarde toutes ces bonnes choses qui nous attendent » jouissait-elle oralement. L'homme acquiesça en glissant ses yeux sur les barmaids.
Les hôtesses installèrent le couple et leur souhaitèrent un bon vol culinaire. Notre client, excité comme un commandant de bord en atterrissage d'urgence, jeta un œil aux menues à talons en oubliant de regarder la carte. Ses prunelles longèrent les courbes harmonieuses des preneuses de commande, l'oreille envoûtée par leur accent musical qui le fit mélomane du soleil-levant.
Un trou d'air psychologique ramena le passager sur terre, le temps de demander un plat numéro dix. 
De nouveau, un couloir aérien fit planer sous ses narines une odeur écœurante de mouette broyée dans un réacteur. Il s'excusa et fonça comme un concorde demander où étaient les toilettes.
« Vous en avez à l'avant, au centre, et à l'arrière du restaurant. Un marquage lumineux au sol vous indiquera le chemin » lui précisa une serveuse.
Il revint vidangé, prêt à redémarrer plein phares sur les hôtesses en jupettes, une courroie autour de l'estomac pour avaler les kilomètres de pourritures de son plat.
Mais l'infâme mari ne put manger la texture abjecte : il traversa une zone de turbulences. Il dépressurisa toute la force d'attitude qu'il s'était pourtant appliqué à garder face aux bombasses à plateaux. Et il dégobilla à la première bouchée. 
« Oh mon pauvre chéri, tu aurais dû me dire que tu n'aimais plus l'asiatique » dit la femme après avoir lavé la souille d'un généreux pourboire.
« On pourrait pas se faire un bistro à la française ? Un truc normal quoi ! » beugla l'idiot. 
Elle accepta d'un ton faussement convaincu.
Dès qu’il poussa la porte du restaurant, ça le prit à la gorge : un savoureux mélange de marinade et de poisson grillé. « Là on va être très bien » dit-il.
Il vit les pupilles de sa femme dilatées, son regard figé sur les serveurs aux allures de Chippendales.
« Après tout, mon chéri, déclara-t-elle d’un ton clairement enjoué, tu as raison : rien de tel qu'un bistro à la française ! »

--
Et si vous receviez directement les micronouvelles dans votre boîte mail, le jour de leur publication? Ça se passe >> ICI <<

Pourtant, que la montagne est calme

Ils partirent, pris pour trois jours. Une troupe de randonneurs marchait vers la montagne, et une cerise sur le plateau n'arrêtait pas de faire sa tête confite :
« … et puis on aurait pu prendre des manteaux, imaginez qu'il se mette à pleuvoir ! »
Chacun observait l'autre, posant un regard interrogatif sur son voisin déconcerté. Qui était ce plaignant ? Avait-il la moindre idée de la sorte de jurés avec qu'il était parti en cours de rappel ?
Le guide se massait les tempes pour temporiser. Il prit une grande inspiration pour se rafraîchir les idées. Mais l'autre ne s'arrêtait pas.
« … et puis j'ai froid au crâne, je suis hyper fragile du crâne ! »
Le guide cessa sur-le-champ l'escalade de la montagne. Derrière lui, l'effet accordéon fit un carambolage musical. Il traversa quelques rages de dents prêtes à en découdre comme des aiguilles affûtées, et lança un calot à la bille en tête : « mets ça sur ton crâne et arrête de chouiner, il va t'arriver des bricoles ! »
Le guide reprit la tête en s'éloignant de celui qui lui prenait la sienne. Rien n’y faisait : l’insatisfait ne se satisfaisait pas.
« … et puis j’ai la goutte au nez, le rhume n’est pas loin ! »
La perle de morve ne tarda pas à se suicider, apitoyée de ne pas avoir eu de flaire, à naître en sous-marin dans les voies nasales d’un être aussi pénible.
« …et puis j’en ai marre de marcher, quand est-ce qu’on arrive ? »
Le guide sembla démuni de sa fonction suprême lorsque les randonneurs quittèrent leur rang d'oignons, échauffés comme des bains d'huile. Ils se jetèrent à demi-emmêlés sur l'aigre royal. Le chef du convoi se plaignit de sa situation de locomotive abandonnée, observant sans entrain la troupe dérailler : elle saccageait le visage de celui qui n'avait pas pris gare.
« Halte ! Vous êtes en état d'exécration ! » se risqua-t-il en interpellant la rixe.
Ils s'arrêtèrent de passer à tabac la grande tige à la gueule en cendres. L'afflux fut influencé, à l’affût de la main du guide. Ce dernier attrapait dans sa poche un quelque chose qui prenait l'air d'être à sa place. Il composa un numéro sur le quelque chose en question, à la recherche d'une réponse. Le silence était à son comble et manqua d'en hurler de joie, lorsque les randonneurs attentifs écoutèrent le guide au bout de sa vie parler à quelqu'un au bout du fil : « Docteur, qui m'a mis un abruti pareil avec les cyclothymiques ? »
Le ciel dégagé éclaircit alors les idées. Le râleur impacté percuta d'un coup qu'il avait quelque peu écorché son désir d'un tour en cyclomoteur lors de son choix de vacances. 
Dorénavant, il émettrait des réserves sur la qualité d'une réservation faite par téléphone.

--
Et si vous receviez directement les micronouvelles dans votre boîte mail, le jour de leur publication? Ça se passe >> ICI <<

Quinze ans

Ils tombent tous comme des mouches. Tu le vois bien. À la télé, dans les journaux, aux terrasses des cafés, ils ne parlent tous que de ça : la canicule la plus forte qu'on ait jamais connue. Étrangement, tu n'en as rien à faire. T'as ton premier job d'été : inscrire des gens à des balades à cheval, que tu vas même accompagner, parfois. Les vieux sont tout sec derrière leur ventilateur, et toi, tu penses à ton premier chèque. De la thune rien que pour toi, que tu vas cramer vite fait bien fait en fumant tes premières clopes et en absorbant des litres de bière avec tes potes. T'as un peu chaud, c'est vrai... mais pas de quoi faire une insolation. 

Les pauvres vieux. T'y crois pas : ils ont fait la guerre, ils ont connu les tranchées sous la flotte, les ecchymoses aux pieds, les champs de mines et les gueules cassées, et voilà qu'un coup de soleil et hop, terminé ! Ça va relancer le cours du sapin, cette histoire. Mais bon, t'as quinze ans et tu t'en fous. Et puis, tu te dis que la Terre est surpeuplée. 

Alors, tu flânes sur ton scooter et tu penses que la vie est belle... Elle est même sacrément belle, parce que bon...il y a Pauline. La bombe brune aux yeux verts, un peu bourgeoise. T'en reviens pas de sortir avec elle ! C'était inattendu, elle était l’inaccessible. Un copain a joué le passeur de mots et voilà que depuis une semaine, tu sens sa petite langue fine remuer sous ton palais, avec ses petits mordillements de lèvres qui te rendent fou. L'autre jour, tu as même ressenti ses seins quand elle t'a enlacé tout contre elle. Si c'est pas chaud, chaud, chaud, cette histoire !

Ce soir, le téléphone sonne et ta mère hurle depuis le rez-de-chaussée que c'est pour toi. Tu prends la ligne : "ouais, c'est bon maman, raccroche". Au bout du fil : Pauline. Tu penses à sa langue et à ses petits seins. Peut-être qu'un jour, vous ferez l'amour et deviendrez adultes. Elle a une voix bizarre. Tu vas vite oublier comment elle annonce le truc, mais voilà : elle casse. "Tu comprends, j'aime encore Marc", elle fait.

Tu raccroches, descends nonchalamment l'escalier. Quel connard ce Marc. En bas, la télé est allumée et le présentateur parle de dix mille morts. "C'est chaud, chaud, chaud, cet été!" balance ton père. Tu soupires. "Ouais, putain, quel été".

--
Et si vous receviez directement les micronouvelles dans votre boîte mail, le jour de leur publication? Ça se passe >> ICI <<

Le procrastinateur

Il est attendu comme le PAF. Les gens commandent à leur télé via la manette. Peu importe la chaîne qui s'engraisse, pourvu que la vitesse passe, qu'une sonnette résonne à ces têtes dans le guidon, que le tant attendu ne se fasse pas trop prier pour dire bonsoir.

Aux alentours d'une heure approximativement ponctuelle, le générique se fait court et la caméra tourne sur un plan fixe. Le voilà. Téléspectaté par des millions de regardateurs. Comme prévu par les coutumiers, il dit bonsoir. C'est une star. Il a l'air de jubiler face aux pèlerins télévisuels. Lui, le grand, l'immense procrastinateur, dans un si petit écran.

Comme chaque soir, il s'apprête à remettre au lendemain. Sa routine est tournée vers un futur semblable. C'est ainsi. Les amateurs du genre pourront râler, gronder d'un orage tonitruant, pleurer des averses de larmes ou afficher un visage rayonnant, rien n'y fera : ce sera pour demain.

Le type fait du vent, s’acclimate d'un direct en contradiction avec sa procrastination, fait patienter les esprits en blablatant de la pluie et du beau temps. Mais les regardateurs sont aussi des apprentisseurs, et ils veulent savoir une chose quantifiable par leurs cervelles aux degrés variables : combien ?

Alors, le procrastinateur donne ce pourquoi il vend ses services : il annonce combien. Toujours, pour ne pas risquer de décevoir, il rappelle qu'il remet au lendemain : « demain, douze à Toulouse, sept à Espelette, deux à Troyes, et cinq à Sète ».

Ce soir, il fait des mouvements de mains pour dire qu'au lendemain l'espoir reprendra au crépuscule. Voilà. Le procrastinateur dit au revoir et à demain. Son temps d'antenne est générique et ce dernier a le mot de la fin.

Parfois, un ou deux regardateurs se questionnementent : n'en a-t-il pas marre de ne pas vivre dans le présent ? Par quoi est-il passé pour n'être axé que sur le futur ? Les téléspectatives les plus rabat-joies éteignent la télé d'un coup de bouton, en pensant que si le procrastinateur faisait la météo d'hier, il aurait au moins le loisir de ne pas se tromper.

--
Et si vous receviez directement les micronouvelles dans votre boîte mail, le jour de leur publication? Ça se passe >> ICI <<

La plage, fin Septembre

Il aime l’océan mais pas la plage. Il aime l’horizon mais pas le rivage. La détente est un mot qu'il définit par la lecture d’un bon livre, le visionnage d’un film chouette au cinéma ou dans son lit, lorsque sa chambre est plongée dans l’obscurité. 
Cramer en plein cagnard pendant des heures à côté de gosses qui hurlent, dévoiler sa pudeur au milieu de troupeaux sur-crémés entassés les uns sur les autres, se prendre des vagues de sel en compagnie d’un amas de lunettes noires et de corps artificiels, cloîtrés entre deux drapeaux bleus surveillés par des bombasses en short rouge et en deux-pièces serrés : pour lui, cela n’a rien de reposant. Il est un homme d’hiver. Il aime la grisaille sans pluie et la température douce. Ni suffocante, ni froide.
Il déteste le chahut et la population compacte. Il trouve les gens passionnants et détestables à la fois. Quant au soleil, il lui fait tourner la tête et saigner du nez.
Il préfère roder sur le littoral, s’asseoir sur un banc face à la mer, suffisamment reculé pour être loin du bruit. Il observe dans l'ombre, comme replié dans le buisson derrière la promenade qui borde la plage. Ainsi, il peut passer des heures à fixer le large. Jeter ses yeux dans l’infini de l’Atlantique, se questionner sur sa petitesse et la grandeur du monde qui l’entoure. L’univers envahit son esprit. Il en oublie un instant tout ce qu’il déteste sur la plage et décolle de la berge vers les limbes de l’inspiration marine. 
Quand sa bien aimée veut se baigner pendant les vacances, partir dans cet endroit bondé pour quelques heures de soleil et de baignades, il la suit et serre les dents. Assis sur une serviette, les bras croisés, attendant le déluge ou un départ précipité, il se rappelle pourtant avoir aimé la plage, une fois. C’était fin Septembre et il faisait doux. Les vagues hibernaient déjà et l’océan n’était qu’huile. Il y avait peu de monde en cette période. Seulement quelques jolis couples qui longeaient l’écume. C’était ça qu’il aimait : la plage, fin Septembre.

--
Et si vous receviez directement les micronouvelles dans votre boîte mail, le jour de leur publication? Ça se passe >> ICI <<

Le danseur de flamenco

Combien sont-ils à le désirer ? La foule compacte n’est plus qu’un flux, un tsunami dont il est maître des ondes. Ce sont des femmes, des hommes… des vieilles, des enfants. Des humains jouissant d’une fièvre dont il est la source. Dans ce bar plein à craquer, il fait une chaleur éreintante. Il joue de cette fatigue, lançant des yeux malicieux pour suggérer qu'il est au bord de la rupture. Pourtant, cela fait des heures que ce petit manège perdure, que leur excitation n’en est que davantage stimulée. 

Aux quatre coins de la ville, le festival a transformé les lieux aux couleurs de l’Andalousie. Il est tard dans la nuit, il doit être le seul à ne pas encore avoir donné son salut final. Il lève les bras, frappe dans ses mains, signe d’un retour à la danse : ses palmas attisent le raz de marée. D’un geste sec et maîtrisé, il défait un à un les boutons de sa chemise trempée. Derrière lui, la guitare flamenca est malmenée par son acolyte aux doigts en sang, mais le cantaor tient la note. 

Ses pieds commencent à battre le sol au rythme de ses claquements de paumes. Son corps se tend, il se redresse à en luxer ses lombaires. Un flot d’appétence s’empare du public, sa silhouette s’ébranle. Leur sadisme érotique l’excite. Les téléphones le shootent, les regards le déshabillent. Il avance au centre de la scène. Dans ses chaussures à talons rouges, luisantes comme sa peau bronzée, il tape le plancher. L'envie de la foule monte, et en lui : le désir d’elle. 

Vêtu d’un pantalon blanc moulant et de cette chemise dont la clarté a viré à la transparence, il entame ses rondes. Des tours rapides qu'il termine par des coups de brute sur le sol. Les gens crient, leur emballement chauffe son sang. Il tire sur les poches de sa chemise, dénude sa poitrine au prétexte d’une recherche de fraîcheur. À présent, il accélère le tempo, cogne le sol comme une mitraillette. Ses jambes sont du béton, leur vitesse le dépasse. 

Des gouttes de sueur pleuvent sur le plancher. Le bruit sec de ses frappes rend la foule effervescente. Un bouillonnement qui dilate ses ardeurs. Son désir gonfle, se sentir regardé, dévisagé, exhibé, humidifie chaque pore de son corps. Un ultime coup de talon comme une attaque. Le public hurle. Il penche son buste à la révérence de ses désirs assouvis. Son âme s’étend dans ses entrailles, exténuée, rassasiée, comblée.

--
Et si vous receviez directement les micronouvelles dans votre boîte mail, le jour de leur publication? Ça se passe >> ICI <<

L’attentat à la prudeur

En traversant les frontières, Myriam était dans tous ses états. Systématiquement, les avions la faisaient planer. Le décollage et l’atterrissage la propulsaient dans des élans érotiques. Ces derniers élevaient son sang aux quatre coins de ses deux pommettes, provoquant par la même occasion une fulgurante force d’attraction qui happait des montées de température dans la douceur de son entrecuisse.

Actuellement en vitesse de croisière, les passagers faisaient une sieste de transition. Myriam était remontée comme un train d’atterrissage. L’envol du charter avait chatouillé le bas de son ventre, l’imminence de la descente lançait des pulsions intenables et inavouables en grand public. L’idée la caressait de se flatter sans attendre, à dix mille mètres au-dessus des flaques d’océan. Elle risquait d’exploser d’un attentat à la prudeur, ce qui faisait mauvais genre dans un avion. 

Pour changer de sujet, elle tentait de manipuler ses pensées, de leur coller le cerveau dans le souvenir d’un beau jour plus vieux. Elle jetait son regard par-dessus les nuages pour observer les gouttes se jeter dans le vide. Elle reluquait le cocote-pilote qui se mit au parfum des hélices en empalant son regard à travers le hublot. Elle se rappelait de la réception du papier qui lui faisait ne plus toucher terre : elle avait appris la durée du vol par un long courrier.

Malgré ses efforts, rien n’y faisait : elle ne songeait qu’aux vibrations stimulantes de la poussée brusque sur la piste, et à cette levée soudaine qui fit battre les ailettes de son intimité ardente. Alors, elle décida que tant pis. Elle tapissa ses cuisses d’une couverture de magazine et engouffra ses doigts bouillants sous le papier glacé. Elle souleva le voile de sa jupe en feignant une pustulinette à grattouiller. Elle comptait sur les moutons pour garder assoupie sa voisine de rang. Là, au bout de son index, un bouton d’or et d’éden brillait de mille éclats. Elle le détourna délicatement de sa trajectoire, lui fit faire trois ou quatre loopings, puis glissa le long d’une ligne qui la rendit aérienne.

Son envol fut stoppé par une hôtesse plantée devant elle comme un gratte-ciel. Myriam fit mine de composer avec une bonne figure tiraillée, souriant des yeux pour laisser voir à la personne naviguant que ce n’était qu’une toute petite chatterie de rien du trou. Sur son visage, l’autre avait l’air de s’en foutre jouissivement. L’hôtesse hautaine ouvrit la bouche pour recracher des injures ou une offense publique qui réveillerait les passagers, mais la caresseuse encore excitée fut sauvée par le gong : l’appareil allait atterrir.

Myriam était soulagée. Elle mit un doigt d’honneur à saluer l’hôtesse du majeur, bien contente que même elle dut rejoindre sa place sans gémir. Seulement, son souffle était encore tiède et son sexe chaud. La perte d’altitude laissa sa tenue en l’air et elle ne savait pas la bonne manière de s’éprendre. Il n’y eut besoin de rien : l’avion cogna le sol et la puissance du freinage débrida les désirs de Myriam, qui rejoignirent d’un coup le septième ciel. L’appareil trembla moins longtemps que son corps. Ce baptême de l’air la maria pour l’éternité avec l’aviation. Pour le meilleur et pour le jouir.

--
Et si vous receviez directement les micronouvelles dans votre boîte mail, le jour de leur publication? Ça se passe >> ICI <<

Mes rêves de jeune fille

Mes rêves de jeune fille-bébé dessinent un rayon vert, puis une lueur sur un monde inconnu. Des branches dans la nuit dansent au gré du vent. Le jour se lève sur des enchaînements de bras qui m’étreignent et me déplacent comme un oreiller en plumes. J'absorbe ce flot sans pouvoir m'y soustraire.

Mes rêves de jeune fille-enfant guident mes pas vers un horizon trop court. Quelque chose creuse en moi un sillon de vide que mon souffle veut remplir à chaque inspiration. L'air ne me suffit pas. Je cherche une matière joyeuse, un nuage de bonheur à chaque battement de mon cœur, que le plein d'un orage déchirera d'un coup de foudre.

Mes rêves de jeune fille-ado s'agitent dans tous les sens. Ils courent après le temps, sautent en l'air pour toucher le sommet de l'absolu. Grandir développe mon appétit. Je désire l’insatiable en ayant peur de mourir de faim. L'univers n'a peut-être pas la force de remplir mon monde. J'en demeure silencieuse, mystérieuse, mélancolique.

Mes rêves de jeune fille-adulte n'ont rien perdu de leur superbe. Ils rejettent la satisfaction et ne convoitent que la perfection. Mon âme s'enrichit mais mon sillon se creuse. Je n'abandonnerai pas, je ne cesserai jamais d'avoir envie. Plutôt mourir qu'assassiner mes utopies.

Mes rêves de jeune fille s'évaporent au réveil. Je redeviens ce jeune homme au visage serein et aux peurs solides. J'enfouis mes vertiges au fond de moi, là où se trouvent les rêves endormis de cette jeune fille qui me hante chaque soir.

--
Et si vous receviez directement les micronouvelles dans votre boîte mail, le jour de leur publication? Ça se passe >> ICI <<

Bon pied bon oeil

"On va inciser", il dit.
Ma tête fait un mouvement de recul mais le toubib m’attrape l’épaule. Il plaque mon visage décomposé par la peur contre sa mentonnière en plastoc et sa frontale aseptisée. Je vais lui gerber dessus, ça va peut-être lui faire comprendre la notion de ménagement d’un hypocondriaque !

"On va QUOI ?!", je me mets à hurler.
Le visage crispé, l’ophtalmo fourre son index dans son oreille et masse son cérumen en râlant. Je lui ai pété les tympans. En même temps, il s’apprête à me tailler la rétine : donnant, donnant. 
Il se reprend, garde de sa superbe malgré l’agacement certain que je suscite en lui.  
"Ne vous inquiétez pas, je vais vous endormir l’œil".
Il est pas bien, lui. 
"Ça ne fera pas mal".
Il veut me déchiqueter la cornée et en plus, il va m’enfoncer une aiguille dans le nerf optique ! Inciser ça doit rapporter plus qu’un simple bilan de la vue : je suis sûr qu’il fait ça pour la tune, ce gros bâtard. C’est pas une petite bulle dans l’œil qui mérite toute cette boucherie !

"Aaaaahhhhh !", je beugle à nouveau.
Cette fois-ci, j’ai pas dû rugir assez fort, parce qu’il poursuit son argumentaire de vente sans broncher. Il parle d’une sorte de kyste plein d’eau qui est bénin, mais "peu esthétique". Vendre une incision en critiquant le physique, mais quel con !

Je me demande qu’est-ce qui a bien pu me pousser à faire contrôler ce truc dans mon œil. Il était là depuis des années et ça se passait très bien entre nous. 
Je souffle un bon coup. Un instant d’absence qui profite à l’adversaire : en un geste précis, il me colle une goutte dans l’œil. "Ça va piquer un peu".
Je vais lui crever les pneus de sa voiture ! Ma pupille chiale, j’ai l’impression que des éponges en inox me grattent la paroi. Je vais lui faire bouffer sa capsule de sérum par le nez ! 
À peine le temps de reprendre mes esprits, qu’il me remet une goutte dans l’œil. "J’ai nettoyé, maintenant j’endors". 
Et mon poing dans sa gueule, ça va lui nettoyer la face ou l’endormir ?

Malgré tout, je me ressaisis. Je suis un adulte maintenant, il faut que j’arrive à me détendre. L’ophtalmo essuie mes larmes, fabrique je-ne-sais-quoi avec ses outils de tueur à gages. Je tente de respirer, de me dire qu’il y a des problèmes bien pires dans la vie : je songe à Fukushima et aux gens allergiques à l’alcool. Heureusement que je fais un effort, parce que l’autre n’en a rien à faire de moi : il est déjà à des kilomètres, en train de tapoter sur son clavier crasseux.
"Ok. Allez-y", je lance, vaincu.
Il lève la tête de son écran, me fixe sans ciller durant une seconde.
"Mais...c'est déjà fini !"

Dehors, quelques minutes plus tard, je songe à mon billet de cinquante balles disparu de ma poche en une incision, et à mon œil endormi qui doit tourner le dos à l’autre. J’ai une pensée pour le soldat allemand qui mitraille dans La grande vadrouille.
"Alors, il est bien ce docteur ?", elle me demande. 
Le gros bâtard. 
"Il est super".

--
Et si vous receviez directement les micronouvelles dans votre boîte mail, le jour de leur publication? Ça se passe >> ICI <<