En mal d’amour

« Non, pas Zazie dans le métro ! » j'ai crié, pour qu'elle repose son arme. Un peu paniqué à l'idée qu'elle casse les pages de mon livre, j'ai mis les mains en avant, comme un flic d'une série américaine qui demanderait au braqueur de bijouterie en face de lui de se rendre sans faire de bêtise. « Ce n'est pas de sa faute, il a simplement besoin de tendresse » ai-je dit, avec une voix mielleuse. Elle se tenait debout, près du lit, en petite culotte. Il faut reconnaître qu'elle était craquante, et que je lui aurais bien pincé son petit cul à mon tour. Je serais à la place du minus, je plaiderais la force d'attraction animale provoquée par sa silhouette. « Je vais le buter ! » elle a fait, visiblement en colère, une main se grattant tout à coup les fesses, et donnant quelques ondes d'érotisme supplémentaires à cette scène qui en était déjà fort pourvue.

Je prenais des risques, ainsi placé entre la victime qui veut maintenant tuer, et le harceleur qui semble se faire tout petit dans un coin de la chambre. « C'est un être en mal d'amour ! Comment veux-tu qu'il ne soit pas attiré alors que tu es si désirable ? À sa place j'aurais fait pareil ! ». Je tentais de dédramatiser la situation, mais ça ne faisait que l'énerver encore plus. « On ne se colle pas au cul des gens quand ils dorment ! » a-t-elle rugi. Je n'ai pas osé lui demander si cela se faisait quand ils ne dormaient pas, de peur qu'elle me rue de coups de Queneau. « Il est trois heures du matin et j'ai envie de dormir ! », elle a continué. Au-dessus, j'entendais des mouvements, comme si sa rage et notre désaccord commençaient à réveiller les voisins.

Il fallait que cela cesse. Je ne sais pas pourquoi je tenais tant à défendre ce moustique. Peut-être que sa petite taille me donnait envie de lui laisser une seconde chance. Peut-être que sans en être pleinement conscient, j'avais un rôle à jouer dans la préservation des insectes. « Tu sais ma chérie, il ne faut pas croire qu'un animal qui pique soit un mauvais élément. C'est un écorché vif sans défense, qui voulait seulement plonger à l'intérieur de l'onctuosité de ta chair ». Il s'est alors posé sur mon nez. Comme ça, en pleine plaidoirie ! J'ai à peine eu le temps de remarquer le regard de ma douce prendre un air de conquérant, de loucher mes yeux sur le moustique, qu'elle m'a lancé comme un coup de poing le roman en pleine face. Le moustique et mon visage ont éclaté en même temps. Je me suis effondré, assommé, Raymond Queneau et Zazie dans le museau.

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Quinze ans

Ils tombent tous comme des mouches. Tu le vois bien. À la télé, dans les journaux, aux terrasses des cafés, ils ne parlent tous que de ça : la canicule la plus forte qu'on ait jamais connue. Étrangement, tu n'en as rien à faire. T'as ton premier job d'été : inscrire des gens à des balades à cheval, que tu vas même accompagner, parfois. Les vieux sont tout sec derrière leur ventilateur, et toi, tu penses à ton premier chèque. De la thune rien que pour toi, que tu vas cramer vite fait bien fait en fumant tes premières clopes et en absorbant des litres de bière avec tes potes. T'as un peu chaud, c'est vrai... mais pas de quoi faire une insolation. 

Les pauvres vieux. T'y crois pas : ils ont fait la guerre, ils ont connu les tranchées sous la flotte, les ecchymoses aux pieds, les champs de mines et les gueules cassées, et voilà qu'un coup de soleil et hop, terminé ! Ça va relancer le cours du sapin, cette histoire. Mais bon, t'as quinze ans et tu t'en fous. Et puis, tu te dis que la Terre est surpeuplée. 

Alors, tu flânes sur ton scooter et tu penses que la vie est belle... Elle est même sacrément belle, parce que bon...il y a Pauline. La bombe brune aux yeux verts, un peu bourgeoise. T'en reviens pas de sortir avec elle ! C'était inattendu, elle était l’inaccessible. Un copain a joué le passeur de mots et voilà que depuis une semaine, tu sens sa petite langue fine remuer sous ton palais, avec ses petits mordillements de lèvres qui te rendent fou. L'autre jour, tu as même ressenti ses seins quand elle t'a enlacé tout contre elle. Si c'est pas chaud, chaud, chaud, cette histoire !

Ce soir, le téléphone sonne et ta mère hurle depuis le rez-de-chaussée que c'est pour toi. Tu prends la ligne : "ouais, c'est bon maman, raccroche". Au bout du fil : Pauline. Tu penses à sa langue et à ses petits seins. Peut-être qu'un jour, vous ferez l'amour et deviendrez adultes. Elle a une voix bizarre. Tu vas vite oublier comment elle annonce le truc, mais voilà : elle casse. "Tu comprends, j'aime encore Marc", elle fait.

Tu raccroches, descends nonchalamment l'escalier. Quel connard ce Marc. En bas, la télé est allumée et le présentateur parle de dix mille morts. "C'est chaud, chaud, chaud, cet été!" balance ton père. Tu soupires. "Ouais, putain, quel été".

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Le procrastinateur

Il est attendu comme le PAF. Les gens commandent à leur télé via la manette. Peu importe la chaîne qui s'engraisse, pourvu que la vitesse passe, qu'une sonnette résonne à ces têtes dans le guidon, que le tant attendu ne se fasse pas trop prier pour dire bonsoir.

Aux alentours d'une heure approximativement ponctuelle, le générique se fait court et la caméra tourne sur un plan fixe. Le voilà. Téléspectaté par des millions de regardateurs. Comme prévu par les coutumiers, il dit bonsoir. C'est une star. Il a l'air de jubiler face aux pèlerins télévisuels. Lui, le grand, l'immense procrastinateur, dans un si petit écran.

Comme chaque soir, il s'apprête à remettre au lendemain. Sa routine est tournée vers un futur semblable. C'est ainsi. Les amateurs du genre pourront râler, gronder d'un orage tonitruant, pleurer des averses de larmes ou afficher un visage rayonnant, rien n'y fera : ce sera pour demain.

Le type fait du vent, s’acclimate d'un direct en contradiction avec sa procrastination, fait patienter les esprits en blablatant de la pluie et du beau temps. Mais les regardateurs sont aussi des apprentisseurs, et ils veulent savoir une chose quantifiable par leurs cervelles aux degrés variables : combien ?

Alors, le procrastinateur donne ce pourquoi il vend ses services : il annonce combien. Toujours, pour ne pas risquer de décevoir, il rappelle qu'il remet au lendemain : « demain, douze à Toulouse, sept à Espelette, deux à Troyes, et cinq à Sète ».

Ce soir, il fait des mouvements de mains pour dire qu'au lendemain l'espoir reprendra au crépuscule. Voilà. Le procrastinateur dit au revoir et à demain. Son temps d'antenne est générique et ce dernier a le mot de la fin.

Parfois, un ou deux regardateurs se questionnementent : n'en a-t-il pas marre de ne pas vivre dans le présent ? Par quoi est-il passé pour n'être axé que sur le futur ? Les téléspectatives les plus rabat-joies éteignent la télé d'un coup de bouton, en pensant que si le procrastinateur faisait la météo d'hier, il aurait au moins le loisir de ne pas se tromper.

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La plage, fin Septembre

Il aime l’océan mais pas la plage. Il aime l’horizon mais pas le rivage. La détente est un mot qu'il définit par la lecture d’un bon livre, le visionnage d’un film chouette au cinéma ou dans son lit, lorsque sa chambre est plongée dans l’obscurité. 
Cramer en plein cagnard pendant des heures à côté de gosses qui hurlent, dévoiler sa pudeur au milieu de troupeaux sur-crémés entassés les uns sur les autres, se prendre des vagues de sel en compagnie d’un amas de lunettes noires et de corps artificiels, cloîtrés entre deux drapeaux bleus surveillés par des bombasses en short rouge et en deux-pièces serrés : pour lui, cela n’a rien de reposant. Il est un homme d’hiver. Il aime la grisaille sans pluie et la température douce. Ni suffocante, ni froide.
Il déteste le chahut et la population compacte. Il trouve les gens passionnants et détestables à la fois. Quant au soleil, il lui fait tourner la tête et saigner du nez.
Il préfère roder sur le littoral, s’asseoir sur un banc face à la mer, suffisamment reculé pour être loin du bruit. Il observe dans l'ombre, comme replié dans le buisson derrière la promenade qui borde la plage. Ainsi, il peut passer des heures à fixer le large. Jeter ses yeux dans l’infini de l’Atlantique, se questionner sur sa petitesse et la grandeur du monde qui l’entoure. L’univers envahit son esprit. Il en oublie un instant tout ce qu’il déteste sur la plage et décolle de la berge vers les limbes de l’inspiration marine. 
Quand sa bien aimée veut se baigner pendant les vacances, partir dans cet endroit bondé pour quelques heures de soleil et de baignades, il la suit et serre les dents. Assis sur une serviette, les bras croisés, attendant le déluge ou un départ précipité, il se rappelle pourtant avoir aimé la plage, une fois. C’était fin Septembre et il faisait doux. Les vagues hibernaient déjà et l’océan n’était qu’huile. Il y avait peu de monde en cette période. Seulement quelques jolis couples qui longeaient l’écume. C’était ça qu’il aimait : la plage, fin Septembre.

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Le danseur de flamenco

Combien sont-ils à le désirer ? La foule compacte n’est plus qu’un flux, un tsunami dont il est maître des ondes. Ce sont des femmes, des hommes… des vieilles, des enfants. Des humains jouissant d’une fièvre dont il est la source. Dans ce bar plein à craquer, il fait une chaleur éreintante. Il joue de cette fatigue, lançant des yeux malicieux pour suggérer qu'il est au bord de la rupture. Pourtant, cela fait des heures que ce petit manège perdure, que leur excitation n’en est que davantage stimulée. 

Aux quatre coins de la ville, le festival a transformé les lieux aux couleurs de l’Andalousie. Il est tard dans la nuit, il doit être le seul à ne pas encore avoir donné son salut final. Il lève les bras, frappe dans ses mains, signe d’un retour à la danse : ses palmas attisent le raz de marée. D’un geste sec et maîtrisé, il défait un à un les boutons de sa chemise trempée. Derrière lui, la guitare flamenca est malmenée par son acolyte aux doigts en sang, mais le cantaor tient la note. 

Ses pieds commencent à battre le sol au rythme de ses claquements de paumes. Son corps se tend, il se redresse à en luxer ses lombaires. Un flot d’appétence s’empare du public, sa silhouette s’ébranle. Leur sadisme érotique l’excite. Les téléphones le shootent, les regards le déshabillent. Il avance au centre de la scène. Dans ses chaussures à talons rouges, luisantes comme sa peau bronzée, il tape le plancher. L'envie de la foule monte, et en lui : le désir d’elle. 

Vêtu d’un pantalon blanc moulant et de cette chemise dont la clarté a viré à la transparence, il entame ses rondes. Des tours rapides qu'il termine par des coups de brute sur le sol. Les gens crient, leur emballement chauffe son sang. Il tire sur les poches de sa chemise, dénude sa poitrine au prétexte d’une recherche de fraîcheur. À présent, il accélère le tempo, cogne le sol comme une mitraillette. Ses jambes sont du béton, leur vitesse le dépasse. 

Des gouttes de sueur pleuvent sur le plancher. Le bruit sec de ses frappes rend la foule effervescente. Un bouillonnement qui dilate ses ardeurs. Son désir gonfle, se sentir regardé, dévisagé, exhibé, humidifie chaque pore de son corps. Un ultime coup de talon comme une attaque. Le public hurle. Il penche son buste à la révérence de ses désirs assouvis. Son âme s’étend dans ses entrailles, exténuée, rassasiée, comblée.

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L’attentat à la prudeur

En traversant les frontières, Myriam était dans tous ses états. Systématiquement, les avions la faisaient planer. Le décollage et l’atterrissage la propulsaient dans des élans érotiques. Ces derniers élevaient son sang aux quatre coins de ses deux pommettes, provoquant par la même occasion une fulgurante force d’attraction qui happait des montées de température dans la douceur de son entrecuisse.

Actuellement en vitesse de croisière, les passagers faisaient une sieste de transition. Myriam était remontée comme un train d’atterrissage. L’envol du charter avait chatouillé le bas de son ventre, l’imminence de la descente lançait des pulsions intenables et inavouables en grand public. L’idée la caressait de se flatter sans attendre, à dix mille mètres au-dessus des flaques d’océan. Elle risquait d’exploser d’un attentat à la prudeur, ce qui faisait mauvais genre dans un avion. 

Pour changer de sujet, elle tentait de manipuler ses pensées, de leur coller le cerveau dans le souvenir d’un beau jour plus vieux. Elle jetait son regard par-dessus les nuages pour observer les gouttes se jeter dans le vide. Elle reluquait le cocote-pilote qui se mit au parfum des hélices en empalant son regard à travers le hublot. Elle se rappelait de la réception du papier qui lui faisait ne plus toucher terre : elle avait appris la durée du vol par un long courrier.

Malgré ses efforts, rien n’y faisait : elle ne songeait qu’aux vibrations stimulantes de la poussée brusque sur la piste, et à cette levée soudaine qui fit battre les ailettes de son intimité ardente. Alors, elle décida que tant pis. Elle tapissa ses cuisses d’une couverture de magazine et engouffra ses doigts bouillants sous le papier glacé. Elle souleva le voile de sa jupe en feignant une pustulinette à grattouiller. Elle comptait sur les moutons pour garder assoupie sa voisine de rang. Là, au bout de son index, un bouton d’or et d’éden brillait de mille éclats. Elle le détourna délicatement de sa trajectoire, lui fit faire trois ou quatre loopings, puis glissa le long d’une ligne qui la rendit aérienne.

Son envol fut stoppé par une hôtesse plantée devant elle comme un gratte-ciel. Myriam fit mine de composer avec une bonne figure tiraillée, souriant des yeux pour laisser voir à la personne naviguant que ce n’était qu’une toute petite chatterie de rien du trou. Sur son visage, l’autre avait l’air de s’en foutre jouissivement. L’hôtesse hautaine ouvrit la bouche pour recracher des injures ou une offense publique qui réveillerait les passagers, mais la caresseuse encore excitée fut sauvée par le gong : l’appareil allait atterrir.

Myriam était soulagée. Elle mit un doigt d’honneur à saluer l’hôtesse du majeur, bien contente que même elle dut rejoindre sa place sans gémir. Seulement, son souffle était encore tiède et son sexe chaud. La perte d’altitude laissa sa tenue en l’air et elle ne savait pas la bonne manière de s’éprendre. Il n’y eut besoin de rien : l’avion cogna le sol et la puissance du freinage débrida les désirs de Myriam, qui rejoignirent d’un coup le septième ciel. L’appareil trembla moins longtemps que son corps. Ce baptême de l’air la maria pour l’éternité avec l’aviation. Pour le meilleur et pour le jouir.

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Mes rêves de jeune fille

Mes rêves de jeune fille-bébé dessinent un rayon vert, puis une lueur sur un monde inconnu. Des branches dans la nuit dansent au gré du vent. Le jour se lève sur des enchaînements de bras qui m’étreignent et me déplacent comme un oreiller en plumes. J'absorbe ce flot sans pouvoir m'y soustraire.

Mes rêves de jeune fille-enfant guident mes pas vers un horizon trop court. Quelque chose creuse en moi un sillon de vide que mon souffle veut remplir à chaque inspiration. L'air ne me suffit pas. Je cherche une matière joyeuse, un nuage de bonheur à chaque battement de mon cœur, que le plein d'un orage déchirera d'un coup de foudre.

Mes rêves de jeune fille-ado s'agitent dans tous les sens. Ils courent après le temps, sautent en l'air pour toucher le sommet de l'absolu. Grandir développe mon appétit. Je désire l’insatiable en ayant peur de mourir de faim. L'univers n'a peut-être pas la force de remplir mon monde. J'en demeure silencieuse, mystérieuse, mélancolique.

Mes rêves de jeune fille-adulte n'ont rien perdu de leur superbe. Ils rejettent la satisfaction et ne convoitent que la perfection. Mon âme s'enrichit mais mon sillon se creuse. Je n'abandonnerai pas, je ne cesserai jamais d'avoir envie. Plutôt mourir qu'assassiner mes utopies.

Mes rêves de jeune fille s'évaporent au réveil. Je redeviens ce jeune homme au visage serein et aux peurs solides. J'enfouis mes vertiges au fond de moi, là où se trouvent les rêves endormis de cette jeune fille qui me hante chaque soir.

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Bon pied bon oeil

"On va inciser", il dit.
Ma tête fait un mouvement de recul mais le toubib m’attrape l’épaule. Il plaque mon visage décomposé par la peur contre sa mentonnière en plastoc et sa frontale aseptisée. Je vais lui gerber dessus, ça va peut-être lui faire comprendre la notion de ménagement d’un hypocondriaque !

"On va QUOI ?!", je me mets à hurler.
Le visage crispé, l’ophtalmo fourre son index dans son oreille et masse son cérumen en râlant. Je lui ai pété les tympans. En même temps, il s’apprête à me tailler la rétine : donnant, donnant. 
Il se reprend, garde de sa superbe malgré l’agacement certain que je suscite en lui.  
"Ne vous inquiétez pas, je vais vous endormir l’œil".
Il est pas bien, lui. 
"Ça ne fera pas mal".
Il veut me déchiqueter la cornée et en plus, il va m’enfoncer une aiguille dans le nerf optique ! Inciser ça doit rapporter plus qu’un simple bilan de la vue : je suis sûr qu’il fait ça pour la tune, ce gros bâtard. C’est pas une petite bulle dans l’œil qui mérite toute cette boucherie !

"Aaaaahhhhh !", je beugle à nouveau.
Cette fois-ci, j’ai pas dû rugir assez fort, parce qu’il poursuit son argumentaire de vente sans broncher. Il parle d’une sorte de kyste plein d’eau qui est bénin, mais "peu esthétique". Vendre une incision en critiquant le physique, mais quel con !

Je me demande qu’est-ce qui a bien pu me pousser à faire contrôler ce truc dans mon œil. Il était là depuis des années et ça se passait très bien entre nous. 
Je souffle un bon coup. Un instant d’absence qui profite à l’adversaire : en un geste précis, il me colle une goutte dans l’œil. "Ça va piquer un peu".
Je vais lui crever les pneus de sa voiture ! Ma pupille chiale, j’ai l’impression que des éponges en inox me grattent la paroi. Je vais lui faire bouffer sa capsule de sérum par le nez ! 
À peine le temps de reprendre mes esprits, qu’il me remet une goutte dans l’œil. "J’ai nettoyé, maintenant j’endors". 
Et mon poing dans sa gueule, ça va lui nettoyer la face ou l’endormir ?

Malgré tout, je me ressaisis. Je suis un adulte maintenant, il faut que j’arrive à me détendre. L’ophtalmo essuie mes larmes, fabrique je-ne-sais-quoi avec ses outils de tueur à gages. Je tente de respirer, de me dire qu’il y a des problèmes bien pires dans la vie : je songe à Fukushima et aux gens allergiques à l’alcool. Heureusement que je fais un effort, parce que l’autre n’en a rien à faire de moi : il est déjà à des kilomètres, en train de tapoter sur son clavier crasseux.
"Ok. Allez-y", je lance, vaincu.
Il lève la tête de son écran, me fixe sans ciller durant une seconde.
"Mais...c'est déjà fini !"

Dehors, quelques minutes plus tard, je songe à mon billet de cinquante balles disparu de ma poche en une incision, et à mon œil endormi qui doit tourner le dos à l’autre. J’ai une pensée pour le soldat allemand qui mitraille dans La grande vadrouille.
"Alors, il est bien ce docteur ?", elle me demande. 
Le gros bâtard. 
"Il est super".

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Le visage de la jouissance est une pudeur soudaine

Le visage de la jouissance est une pudeur soudaine. On a affronté la recherche, les bars, les boîtes de nuit. On a osé les premiers regards, les premiers mots. On a proposé un verre, un dîner, un ciné. On a essayé la drague et le charme. On a testé ses propres envies et questionné les désirs de l’autre. On s’est éclairci la voix avant de l’inviter à monter boire un dernier verre. On a tremblé en remplissant sa coupe, mais on a réussi quand même. On a songé à cette séparation qui n’arrive pas et à cette soirée que ni l’un ni l’autre ne semble vouloir terminer. On a ouvert une deuxième bouteille de champagne : on a évoqué le bonheur de l’instant, fait semblant de ne pas penser au sexe. On a joué comme des ados pour trouver un prétexte de se toucher. On a légèrement rougi lors de cette seconde de blanc où un ange est passé entre nos visages si proches, mais on s’est embrassé quand même. On a tremblé en enlevant nos vêtements. On a cherché la tendresse, on a fait des gestes légers pour être les plus doux possible. On a inspecté à tâtons, découvert avec merveille et gourmandise. On a dédié nos fentes, encouragé les actions timides de l’autre. On a pénétré, poussé, retourné. On a chevauché, peloté, titillé. Des tensions humectées ont fondu de plaisir. On a accéléré la cadence. On a trouvé dingue d’être dans l’intimité de l’autre, qui était encore inconnu il y a quelques heures. 

Là, d’un coup, les muscles se contractent, les corps tremblent sous une pression extrême. C’est la jouissance. L’extase, le summum. En une fraction de seconde, la pudeur jusqu’alors mise de côté revient de plein fouet. On a su franchir toutes ces étapes de séduction, parfois difficiles, mais notre courage a volé en même temps que l’éclat de nos êtres luxurieux. On s’observe l’un, l’autre. Le dernier râle de plaisir n’est pas fini qu’on a un peu honte de s’être dévoilés de la sorte. On se sent seulement à découvert alors que nous sommes nus et emboîtés depuis plusieurs minutes. Nos yeux brillent encore d’extase. Une lueur de gène vient nous envahir. On a joué et on s’est bien comporté pendant toute la soirée, mais cet instant de jouissance, où on a couiné toutes vannes ouvertes, nous a ramené à notre état originel. Cette moue bestiale et ce cri de rut a réveillé l’Homme de Cro-Magnon qui sommeillait en nous.

Alors, après la jouissance, la pudeur pourpre sur les pommettes, on reprendra notre attitude de gens modernes, comme si ce laisser-aller animal s’était évaporé aussi vite qu’il avait giclé dans nos esprits. Et on lancera le retour à la conformité, d’une voix timide mais maîtrisée, en s’adressant à l’autre. « Ça va ? » 

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Ce texte a été publié pour la première fois dans la revue Banzaï numéro IX.

Il a été lu par Patxi Uzcudun, comédien du Théâtre des Chimères, dans le cadre du parcours littéraire "Chambres avec vue", proposé à Anglet lors de la septième Biennale Internationale d'Art contemporain.

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