La confusion du sentiment

Voici une histoire de désirs persistants. Une relation avec une provocatrice de sentiments particuliers, chatouillant en moi des tendances passionnelles, des envies de confessions nocturnes.

C'était une blonde sulfureuse à qui toute personne normalement constituée ne pouvait que s'attacher. Elle attisait mon désir d'une danse enflammée, dangereuse tentatrice de ces nuits sans fin passées à se bouffer les lèvres.

Mais comme tout, souvent, on se lasse, et on se demande si on ne serait pas mieux seul.
Un jour, parce que je pensais que l'existence serait plus belle sans elle, j'ai décidé de la jeter. Un couple de dix ans décimé du jour au lendemain, arraché à la routine et balancé sans cœur comme un vieux mégot. 

Sur le moment, on pense qu'on va s'en sortir, qu'elle et moi n'étions que de vieux amants sans surprise, que nous nous cramions de nos baisers éternels, qu'ils n'avaient plus la saveur des premiers essais.

Aujourd'hui, je l'ai quittée depuis plus d'un an, et j'en souffre terriblement. Je la croise dans la rue, dans les bars le soir, cramponnée aux lèvres d'un autre comme si je n'avais pas existé.
Je lui fais les yeux doux mais rien ne fonctionne.

Je tremble de son absence, tiraillé entre les bonnes raisons de l'avoir quittée et les douloureux instants de manque où la vie me semblait plus douce avec elle.

Cette histoire de désirs persistants est aussi simple que cela : un amour de fumeur, excité par le désir d'une clope. Chaque soir depuis plus d'un an, je ne souhaite qu'une chose: lui dévoiler ma flamme.

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Le passage de l’aviron

Sur le fleuve, le regard de Sarah va croiser celui de Vincent. Deux mondes vont se rencontrer. 
Il est installé sur un tabouret, un demi de bière posé sur ce grand tonneau qui fait office de table haute. Une dizaine d’amis l'entourent et lèvent leur verre pour trinquer à une santé dont ils ne prennent pas vraiment soin. Vincent pense au soleil, aux reflets dans le fleuve et à ces apéritifs quotidiens. Une sensation ravissante quand ils débutent, un sentiment de dépit lorsqu’ils terminent, tard dans la nuit. L’abus est devenu sa routine. Le manque, son compagnon de route infernal. 

Sarah ne sait pas « rien faire ». Elle aurait aimé apprendre le repos, la flemme, les apéritifs en terrasse. Elle voudrait parfois frôler cette dolce vita que ses amies affichent sur Instagram. Elle a bien tenté de lire sur un banc, de bronzer à la plage. Mais la culture, elle l'écoute à la radio lorsqu'elle fait du sport en salle. Et elle bronze lors d'un footing. Le reste du temps, elle rame. En équipe, entre bras secs et musclés. Monter sur les podiums lui a rapidement créé un besoin de culture physique, un manque permanent d’exercice. Elle songe à cela en balançant ses bras d’avant en arrière, donnant de grands coups de pelles sur le fleuve lisse, dans le même mouvement uni de ses partenaires. 

L’embarcation passe sous le pont, les sportives ne font qu’une. 
La tournée est resservie sur le tonneau, les fêtards se désagrègent. 
L’endorphine s’active sur l’eau, l’alcoolémie s’accélère sur la rive.

Sarah jette un œil furtif sur cette terrasse en bord de fleuve. Vincent tourne la tête au passage de l’aviron. Deux regards se croisent. Deux mondes opposés se rencontrent, deux univers s’appellent. « Un peu de l’un, un peu de l’autre, c’est ce qu’il faudrait », pensent-ils mutuellement. 

Un court instant, ils s’envient et décident de changer. 
Le bateau éloigné, Vincent dit à ses amis que la prochaine tournée sera la sienne. 
L’ambiance inaudible à l’horizon, Sarah songe qu’elle ira courir demain matin. 

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La roue de la liberté

Elle a levé ses bras en l’air. Sur la plage, il n’y avait plus grand monde. Le mois de Septembre avait ratissé le sable et les vacanciers avec. 

Il était assis, les bras croisés sur ses genoux. Elle lui a lancé un sourire franchement mignon. C’était le soir, les vagues étaient violentes. Elles éclataient bruyamment avant d’être aspirées par la marée montante. Elle se tenait debout, les mains hissées vers le ciel. 

Quelques familles rangeaient leurs serviettes et leur parasol. Des couples se promenaient le long du rivage. 

Sa bouche poussait ses pommettes vers ses yeux malicieux. Ses lèvres tendues jusqu’aux oreilles et ses dents blanches illustraient la béatitude. 

Il l’observait, un peu charmé. Le soleil s’était caché sous des nuages blancs, avant de se jeter dans le vide de l’horizon. Elle était debout, ne portait qu’une culotte blanche et un tee-shirt ample. 

Ils s’étaient retrouvés à la plage par hasard. Elle a fait un pas en arrière : une prise d’élan qui n’a pas fait bouger ses bras en l’air, ni son sourire. 

Il y avait une brise de vent. Il voyait un nombril dissimulé sous le voile qui dansait dans ces petites bourrasques. Elle a fait deux pas furtifs, il a souri à son tour. 

Elle a jeté ses bras tendus vers le sable, ses pieds ont traversé les nuages. Le tee-shirt léger est descendu jusqu’à son cou. Ses cheveux touchaient le sable. Il a vu ses seins suivre l’appel de l’apesanteur. Elle a fini la boucle et ses pieds ont rejoint le sol. Elle s’est redressée et a frotté ses mains pour enlever le sable des paumes, en chantant un «voilà !» mélodieux. 

Satisfaction anticipée ou plaisir ininterrompu de l’instant : elle souriait encore. Il a acquiescé de la tête, puis a regardé au loin. Elle s’est assise à ses côtés, il pensait à ses seins aperçus comme par évidence. 

La pudeur et la perversion n’étaient pas là. L’amour non plus. À cet instant, c’était la liberté. C’était une seconde, c’était une éternité.

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Ce texte a été publié pour la première fois en avril 2018 dans la revue Banzaï numéro IX.

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