Le festival de poésie

À Sète, les voix vives s'entendent aux quatre coins des rues. Elles sont chuchotées, énoncées, soufflées, parfois criées. Je divague dans la ville au rythme lent d'un poème. L'oreille attentive, mon regard se perd parfois dans le vide des pensées bercées. Entre sieste improvisée et musique assoupie, les poètes proposent une ode en dilettante. Parfois, un oiseau magnifique m'ouvre la voie, les ailes déployées devant mon être sans voix. Je souhaiterais entendre son cri, son sentiment, ses sensations, en vers ou en prose. Lorsque arrive notre face à face, il n'y a pourtant rien d'autre que le silence.

Sous la chaleur lourde de Sète, les mots semblent étouffés. Entre les lectures de poésie et la contemplation des textes écrits, le regard serait le seul langage possible. De mes yeux, je cherche un signe, une réponse, un espoir. Je caresse le plumage de l'oiseau en fleur. Qu'il me lise son poème, qu'il m'explique son art. Je voudrais sillonner la ville avec un cœur moins fragile, saisir la poésie de tous ces gens enivrés. 

Les coulisses des Voix Vives se décryptent à mon passage, je profite de la frénésie dans l'intimité des poètes. À l'heure des mots appréhendés et des finals heureux, je me laisse guider par un vol renouvelé. Je suis obstiné de l'oiseau, poésie au sein des poèmes. Je rêve d'une rime, d'une introduction, ou même d'un titre. Rien. Au moment de fermer mes yeux dans la chaleur dissipée de Sète endormie, ne me reste pour seule satisfaction que le silence.

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Le joli vacarme

Par le passé, il y eut ces voisins bruyants, absents, des gens croisés qui disaient à peine "bonjour", dans un esprit de rejet des uns et des autres. C’était un mauvais immeuble. Puis le déménagement, et ce nouvel appartement, avec ces voisins qui vivent en même temps que moi. Je ne croise jamais personne : la cage d’escaliers est un périmètre vide, un "no man’s land" que je franchis chaque jour en pensant à eux. Ils sont là, peut-être chez eux, déjà partis ou pas encore rentrés. Chacun vit sa vie, s’adapte aux horaires imposés par son quotidien. Cinq étages et sept appartements, peut-être huit. La rambarde tremble quand on grimpe les marches, les poignées de portes couinent, les planchers craquent. Il n’y a jamais eu de rencontre, aucune présentation de ma part. Je suis le nouveau, le trentenaire qui a emménagé, qui semble vivre seul. "Jamais vu", doivent-ils se dire, si tant est qu’ils communiquent entre eux. Je ne les connais ni de nom, ni de visage, mais je cohabite avec eux. 

Lorsque je me couche le soir, dans la chambre à coucher qui donne sur la cage d’escaliers, je m’endors avec eux. C’est le moment où nous communions tous. Sur tous les jours de l’année, l’être humain doit choisir de nombreux soirs où il décide de ne pas sortir, de ne rien faire de spécial. On choisit souvent les mêmes, mes voisins et moi. J’éteins la lumière, seul dans ce lit deux places. Pourtant, nous sommes une petite dizaine, peut-être davantage, à dormir ensemble. J’entends l’eau qui coule, les chaudières qui s’enclenchent, les derniers pas qui maltraitent le vieux plancher...

Une nouvelle vie sans elle, je doutais d'en être capable. J’ai délaissé un grand lieu de vie avec chambre d’amis, au profit d’une garçonnière qui oblige aux retrouvailles de son soi intérieur. Vais-je réussir à dormir sereinement sans une main posée sur mon ventre ? J’ai pu me poser la question les premiers jours, les premières heures. Maintenant, je le sais : mes voisins sont là. Leurs bruits dansent dans ce doux remous du quotidien qui arrive à mes oreilles. Quand mes yeux se ferment, le soir, et que mon esprit commence à laisser les rêves l’envahir, j'imagine la petite infirmière du second, le retraité du quatrième, et le commercial du cinquième, qui s’apaisent en même temps que moi. 

Demain, les vibrations de son portable sur sa table de nuit me réveilleront à sept heures, et cela recommencera toutes les neufs minutes, car elle ne se lève jamais dès la première sonnerie. La descente des escaliers trois marches à la fois me rappellera qu’il doit déjà être huit heures, et qu’une fois de plus, il est en retard. La minuterie s’éteindra ensuite dans le couloir, et je refermerai mes yeux. Dans le silence de temps en temps chahuté de notre immeuble, mes voisins m’ont rendu serein. Par le passé rejetés, ils sont devenus mon évidence, mon besoin. Celui de sentir que malgré tout, la vie continue, et ne cessera pas de proposer son joli vacarme.

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Mademoiselle

Mademoiselle, me voici contraint de vous abandonner. J’ai longtemps voulu tenir tête à ma dame, elle qui ne vous supportait plus. Je pensais que vous aviez tout d’une douceur, que je pouvais vous utiliser telle la muse d’un poète qui prononcerait votre civilité par amour du romantisme.

Mademoiselle, vous n’aviez pour moi rien du manque de respect ou du machisme. Je comprends que sans équivalent pour nous, messieurs, le manque d’égalité ne fait que stagner.

Mademoiselle, j’ai repensé à ce serveur qui vous prononçait à l’intention d’une vieille dame assise en terrasse. Cette dernière rougissait devant la gentillesse exagérée du commerçant. J’ai repensé à cette amie qui m’exprima son désarroi de ne plus avoir été appelée comme vous, mais d’être devenue cette adulte de Madame qu’elle fuyait pourtant.

Mademoiselle, je me suis rappelé cette loi récente qui vous a supprimé de toute civilité officielle. Je vous ai cherché dans des dictionnaires et sur des sites Internet. Il n’y avait plus de doute possible : vous étiez du passé. La France était même une retardataire de votre abandon. Partout ailleurs, lorsque vous existez encore, vous n’êtes employée que par les instituteurs dans les cours d’écoles. Je suis à côté, dépassé.

Mademoiselle, quand je vous dis, c’est par amour, et il faut me croire. Je ne suis pas un Don Juan, je ne veux pas être ce mielleux ringard. Je veux seulement vous dire que Madame vieillit, que Madame est pour moi liée d’un contrat d’union qui nous empêche d’être des gens libres, des gens indépendants.

Mademoiselle, vous êtes la liberté. Si je suis contraint de vous abandonner, vous resterez dans mon cœur l’expression même de mon désir, vous resterez dans ma mémoire cette liberté que ne peut connaître un Monsieur. 

Moi, pourtant, j’aurais préféré être votre demoiseau.

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Ce texte a été publié pour la première fois en ligne, dans la revue Infusion, puis en papier dans la revue Banzaï numéro IX.

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Pas de problème

La petite chiale. C'est à cause des pigeons. Le coup n'était pas si violent. Enfin...peut-être que oui. C'est pas vraiment de sa faute : il aime marcher dans la rue en levant la tête. Ça lui permet de regarder les pigeons qui volent. La mère ramasse la petite qui hurle à l'agonie. C'est simulé, la chieuse vocifère alors qu'elle ne s'est même pas cassée une dent ! Il se confond en excuses. Il le pense pas vraiment, mais faut bien faire bonne figure. Il préfère les pigeons aux enfants, les pavés aux enfants, les bouches d'égouts aux enfants. Il préfère tout aux enfants. Il dit « je suis vraiment désolé » car la maman est jolie, mais il n'y croit pas une seule seconde.  

Sa fille de deux ans vient de se bouffer son genoux et c'est bien fait pour sa gueule. Mais ces choses là ne se disent pas en société. Surtout quand la mère est jolie. Elle fait un câlin à la pleureuse qui ne se calme pas. Une comédienne. Elle n'est même pas défigurée. « Je ne l'ai pas vue » dit-il, pour feindre le mec gêné. La belle répond que ce n'est pas grave.

Les pigeons, ça frôle la tête des passants. Il l'a toujours remarqué. Un vol si près des gens, c'est risqué. Alors, il rêve de s'en cogner un. Il marche dans les rues la tête en l'air, pour voir le pigeon qui arrive et tenter de se le faire. Il pense qu'un jour il en shootera un. Mais aujourd'hui, la petite a gâché sa contemplation en courant devant lui. Elle s'est mangé son genoux, elle a volé par terre. Normal. Elle avait qu'à faire gaffe.  

Difficile à dire à la mère. Et puis l'autre bêta est toute petite. Face à un enfant, l'adulte s'écrase toujours. Surtout quand il vient justement d'écraser l'enfant. « Je suis vraiment désolé » ajoute-t-il encore une fois. Ça commence à faire beaucoup, c'est un peu too much, ces excuses répétées. La mère dit qu'il n'y a pas de problème. La chieuse hoquette encore. Cette scène de gêne dure, il ne sait pas comment partir.  

Un bruit de steak tartare qu'on broie à la main retentit au dessus de leur tête. Il n'a même pas le temps de lever les yeux au ciel : une chiure de pigeon atterrit sur son épaule. La petite s'arrête de pleurer. Un instant gênant et long comme l'éternité. La môme éclate de rire en désignant le caca marron sur l'épaule. « Je suis désolée » fait la mère. « Pas de problème » répond-il en assassinant la petite du regard. 

Pas de problème. 

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Ce texte a été publié pour la première fois dans la revue Banzaï numéro IX.

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La confusion du sentiment

Voici une histoire de désirs persistants. Une relation avec une provocatrice de sentiments particuliers, chatouillant en moi des tendances passionnelles, des envies de confessions nocturnes.

C'était une blonde sulfureuse à qui toute personne normalement constituée ne pouvait que s'attacher. Elle attisait mon désir d'une danse enflammée, dangereuse tentatrice de ces nuits sans fin passées à se bouffer les lèvres.

Mais comme tout, souvent, on se lasse, et on se demande si on ne serait pas mieux seul.
Un jour, parce que je pensais que l'existence serait plus belle sans elle, j'ai décidé de la jeter. Un couple de dix ans décimé du jour au lendemain, arraché à la routine et balancé sans cœur comme un vieux mégot. 

Sur le moment, on pense qu'on va s'en sortir, qu'elle et moi n'étions que de vieux amants sans surprise, que nous nous cramions de nos baisers éternels, qu'ils n'avaient plus la saveur des premiers essais.

Aujourd'hui, je l'ai quittée depuis plus d'un an, et j'en souffre terriblement. Je la croise dans la rue, dans les bars le soir, cramponnée aux lèvres d'un autre comme si je n'avais pas existé.
Je lui fais les yeux doux mais rien ne fonctionne.

Je tremble de son absence, tiraillé entre les bonnes raisons de l'avoir quittée et les douloureux instants de manque où la vie me semblait plus douce avec elle.

Cette histoire de désirs persistants est aussi simple que cela : un amour de fumeur, excité par le désir d'une clope. Chaque soir depuis plus d'un an, je ne souhaite qu'une chose: lui dévoiler ma flamme.

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Le passage de l’aviron

Sur le fleuve, le regard de Sarah va croiser celui de Vincent. Deux mondes vont se rencontrer. 
Il est installé sur un tabouret, un demi de bière posé sur ce grand tonneau qui fait office de table haute. Une dizaine d’amis l'entourent et lèvent leur verre pour trinquer à une santé dont ils ne prennent pas vraiment soin. Vincent pense au soleil, aux reflets dans le fleuve et à ces apéritifs quotidiens. Une sensation ravissante quand ils débutent, un sentiment de dépit lorsqu’ils terminent, tard dans la nuit. L’abus est devenu sa routine. Le manque, son compagnon de route infernal. 

Sarah ne sait pas « rien faire ». Elle aurait aimé apprendre le repos, la flemme, les apéritifs en terrasse. Elle voudrait parfois frôler cette dolce vita que ses amies affichent sur Instagram. Elle a bien tenté de lire sur un banc, de bronzer à la plage. Mais la culture, elle l'écoute à la radio lorsqu'elle fait du sport en salle. Et elle bronze lors d'un footing. Le reste du temps, elle rame. En équipe, entre bras secs et musclés. Monter sur les podiums lui a rapidement créé un besoin de culture physique, un manque permanent d’exercice. Elle songe à cela en balançant ses bras d’avant en arrière, donnant de grands coups de pelles sur le fleuve lisse, dans le même mouvement uni de ses partenaires. 

L’embarcation passe sous le pont, les sportives ne font qu’une. 
La tournée est resservie sur le tonneau, les fêtards se désagrègent. 
L’endorphine s’active sur l’eau, l’alcoolémie s’accélère sur la rive.

Sarah jette un œil furtif sur cette terrasse en bord de fleuve. Vincent tourne la tête au passage de l’aviron. Deux regards se croisent. Deux mondes opposés se rencontrent, deux univers s’appellent. « Un peu de l’un, un peu de l’autre, c’est ce qu’il faudrait », pensent-ils mutuellement. 

Un court instant, ils s’envient et décident de changer. 
Le bateau éloigné, Vincent dit à ses amis que la prochaine tournée sera la sienne. 
L’ambiance inaudible à l’horizon, Sarah songe qu’elle ira courir demain matin. 

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La roue de la liberté

Elle a levé ses bras en l’air. Sur la plage, il n’y avait plus grand monde. Le mois de Septembre avait ratissé le sable et les vacanciers avec. 

Il était assis, les bras croisés sur ses genoux. Elle lui a lancé un sourire franchement mignon. C’était le soir, les vagues étaient violentes. Elles éclataient bruyamment avant d’être aspirées par la marée montante. Elle se tenait debout, les mains hissées vers le ciel. 

Quelques familles rangeaient leurs serviettes et leur parasol. Des couples se promenaient le long du rivage. 

Sa bouche poussait ses pommettes vers ses yeux malicieux. Ses lèvres tendues jusqu’aux oreilles et ses dents blanches illustraient la béatitude. 

Il l’observait, un peu charmé. Le soleil s’était caché sous des nuages blancs, avant de se jeter dans le vide de l’horizon. Elle était debout, ne portait qu’une culotte blanche et un tee-shirt ample. 

Ils s’étaient retrouvés à la plage par hasard. Elle a fait un pas en arrière : une prise d’élan qui n’a pas fait bouger ses bras en l’air, ni son sourire. 

Il y avait une brise de vent. Il voyait un nombril dissimulé sous le voile qui dansait dans ces petites bourrasques. Elle a fait deux pas furtifs, il a souri à son tour. 

Elle a jeté ses bras tendus vers le sable, ses pieds ont traversé les nuages. Le tee-shirt léger est descendu jusqu’à son cou. Ses cheveux touchaient le sable. Il a vu ses seins suivre l’appel de l’apesanteur. Elle a fini la boucle et ses pieds ont rejoint le sol. Elle s’est redressée et a frotté ses mains pour enlever le sable des paumes, en chantant un «voilà !» mélodieux. 

Satisfaction anticipée ou plaisir ininterrompu de l’instant : elle souriait encore. Il a acquiescé de la tête, puis a regardé au loin. Elle s’est assise à ses côtés, il pensait à ses seins aperçus comme par évidence. 

La pudeur et la perversion n’étaient pas là. L’amour non plus. À cet instant, c’était la liberté. C’était une seconde, c’était une éternité.

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Ce texte a été publié pour la première fois dans la revue Banzaï numéro IX.

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