Le danseur de flamenco

Combien sont-ils à le désirer ? La foule compacte n’est plus qu’un flux, un tsunami dont il est maître des ondes. Ce sont des femmes, des hommes… des vieilles, des enfants. Des humains jouissant d’une fièvre dont il est la source. Dans ce bar plein à craquer, il fait une chaleur éreintante. Il joue de cette fatigue, lançant des yeux malicieux pour suggérer qu'il est au bord de la rupture. Pourtant, cela fait des heures que ce petit manège perdure, que leur excitation n’en est que davantage stimulée. 

Aux quatre coins de la ville, le festival a transformé les lieux aux couleurs de l’Andalousie. Il est tard dans la nuit, il doit être le seul à ne pas encore avoir donné son salut final. Il lève les bras, frappe dans ses mains, signe d’un retour à la danse : ses palmas attisent le raz de marée. D’un geste sec et maîtrisé, il défait un à un les boutons de sa chemise trempée. Derrière lui, la guitare flamenca est malmenée par son acolyte aux doigts en sang, mais le cantaor tient la note. 

Ses pieds commencent à battre le sol au rythme de ses claquements de paumes. Son corps se tend, il se redresse à en luxer ses lombaires. Un flot d’appétence s’empare du public, sa silhouette s’ébranle. Leur sadisme érotique l’excite. Les téléphones le shootent, les regards le déshabillent. Il avance au centre de la scène. Dans ses chaussures à talons rouges, luisantes comme sa peau bronzée, il tape le plancher. L'envie de la foule monte, et en lui : le désir d’elle. 

Vêtu d’un pantalon blanc moulant et de cette chemise dont la clarté a viré à la transparence, il entame ses rondes. Des tours rapides qu'il termine par des coups de brute sur le sol. Les gens crient, leur emballement chauffe son sang. Il tire sur les poches de sa chemise, dénude sa poitrine au prétexte d’une recherche de fraîcheur. À présent, il accélère le tempo, cogne le sol comme une mitraillette. Ses jambes sont du béton, leur vitesse le dépasse. 

Des gouttes de sueur pleuvent sur le plancher. Le bruit sec de ses frappes rend la foule effervescente. Un bouillonnement qui dilate ses ardeurs. Son désir gonfle, se sentir regardé, dévisagé, exhibé, humidifie chaque pore de son corps. Un ultime coup de talon comme une attaque. Le public hurle. Il penche son buste à la révérence de ses désirs assouvis. Son âme s’étend dans ses entrailles, exténuée, rassasiée, comblée.

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L’attentat à la prudeur

En traversant les frontières, Myriam était dans tous ses états. Systématiquement, les avions la faisaient planer. Le décollage et l’atterrissage la propulsaient dans des élans érotiques. Ces derniers élevaient son sang aux quatre coins de ses deux pommettes, provoquant par la même occasion une fulgurante force d’attraction qui happait des montées de température dans la douceur de son entrecuisse.

Actuellement en vitesse de croisière, les passagers faisaient une sieste de transition. Myriam était remontée comme un train d’atterrissage. L’envol du charter avait chatouillé le bas de son ventre, l’imminence de la descente lançait des pulsions intenables et inavouables en grand public. L’idée la caressait de se flatter sans attendre, à dix mille mètres au-dessus des flaques d’océan. Elle risquait d’exploser d’un attentat à la prudeur, ce qui faisait mauvais genre dans un avion. 

Pour changer de sujet, elle tentait de manipuler ses pensées, de leur coller le cerveau dans le souvenir d’un beau jour plus vieux. Elle jetait son regard par-dessus les nuages pour observer les gouttes se jeter dans le vide. Elle reluquait le cocote-pilote qui se mit au parfum des hélices en empalant son regard à travers le hublot. Elle se rappelait de la réception du papier qui lui faisait ne plus toucher terre : elle avait appris la durée du vol par un long courrier.

Malgré ses efforts, rien n’y faisait : elle ne songeait qu’aux vibrations stimulantes de la poussée brusque sur la piste, et à cette levée soudaine qui fit battre les ailettes de son intimité ardente. Alors, elle décida que tant pis. Elle tapissa ses cuisses d’une couverture de magazine et engouffra ses doigts bouillants sous le papier glacé. Elle souleva le voile de sa jupe en feignant une pustulinette à grattouiller. Elle comptait sur les moutons pour garder assoupie sa voisine de rang. Là, au bout de son index, un bouton d’or et d’éden brillait de mille éclats. Elle le détourna délicatement de sa trajectoire, lui fit faire trois ou quatre loopings, puis glissa le long d’une ligne qui la rendit aérienne.

Son envol fut stoppé par une hôtesse plantée devant elle comme un gratte-ciel. Myriam fit mine de composer avec une bonne figure tiraillée, souriant des yeux pour laisser voir à la personne naviguant que ce n’était qu’une toute petite chatterie de rien du trou. Sur son visage, l’autre avait l’air de s’en foutre jouissivement. L’hôtesse hautaine ouvrit la bouche pour recracher des injures ou une offense publique qui réveillerait les passagers, mais la caresseuse encore excitée fut sauvée par le gong : l’appareil allait atterrir.

Myriam était soulagée. Elle mit un doigt d’honneur à saluer l’hôtesse du majeur, bien contente que même elle dut rejoindre sa place sans gémir. Seulement, son souffle était encore tiède et son sexe chaud. La perte d’altitude laissa sa tenue en l’air et elle ne savait pas la bonne manière de s’éprendre. Il n’y eut besoin de rien : l’avion cogna le sol et la puissance du freinage débrida les désirs de Myriam, qui rejoignirent d’un coup le septième ciel. L’appareil trembla moins longtemps que son corps. Ce baptême de l’air la maria pour l’éternité avec l’aviation. Pour le meilleur et pour le jouir.

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Mes rêves de jeune fille

Mes rêves de jeune fille-bébé dessinent un rayon vert, puis une lueur sur un monde inconnu. Des branches dans la nuit dansent au gré du vent. Le jour se lève sur des enchaînements de bras qui m’étreignent et me déplacent comme un oreiller en plumes. J'absorbe ce flot sans pouvoir m'y soustraire.

Mes rêves de jeune fille-enfant guident mes pas vers un horizon trop court. Quelque chose creuse en moi un sillon de vide que mon souffle veut remplir à chaque inspiration. L'air ne me suffit pas. Je cherche une matière joyeuse, un nuage de bonheur à chaque battement de mon cœur, que le plein d'un orage déchirera d'un coup de foudre.

Mes rêves de jeune fille-ado s'agitent dans tous les sens. Ils courent après le temps, sautent en l'air pour toucher le sommet de l'absolu. Grandir développe mon appétit. Je désire l’insatiable en ayant peur de mourir de faim. L'univers n'a peut-être pas la force de remplir mon monde. J'en demeure silencieuse, mystérieuse, mélancolique.

Mes rêves de jeune fille-adulte n'ont rien perdu de leur superbe. Ils rejettent la satisfaction et ne convoitent que la perfection. Mon âme s'enrichit mais mon sillon se creuse. Je n'abandonnerai pas, je ne cesserai jamais d'avoir envie. Plutôt mourir qu'assassiner mes utopies.

Mes rêves de jeune fille s'évaporent au réveil. Je redeviens ce jeune homme au visage serein et aux peurs solides. J'enfouis mes vertiges au fond de moi, là où se trouvent les rêves endormis de cette jeune fille qui me hante chaque soir.

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Bon pied bon oeil

"On va inciser", il dit.
Ma tête fait un mouvement de recul mais le toubib m’attrape l’épaule. Il plaque mon visage décomposé par la peur contre sa mentonnière en plastoc et sa frontale aseptisée. Je vais lui gerber dessus, ça va peut-être lui faire comprendre la notion de ménagement d’un hypocondriaque !

"On va QUOI ?!", je me mets à hurler.
Le visage crispé, l’ophtalmo fourre son index dans son oreille et masse son cérumen en râlant. Je lui ai pété les tympans. En même temps, il s’apprête à me tailler la rétine : donnant, donnant. 
Il se reprend, garde de sa superbe malgré l’agacement certain que je suscite en lui.  
"Ne vous inquiétez pas, je vais vous endormir l’œil".
Il est pas bien, lui. 
"Ça ne fera pas mal".
Il veut me déchiqueter la cornée et en plus, il va m’enfoncer une aiguille dans le nerf optique ! Inciser ça doit rapporter plus qu’un simple bilan de la vue : je suis sûr qu’il fait ça pour la tune, ce gros bâtard. C’est pas une petite bulle dans l’œil qui mérite toute cette boucherie !

"Aaaaahhhhh !", je beugle à nouveau.
Cette fois-ci, j’ai pas dû rugir assez fort, parce qu’il poursuit son argumentaire de vente sans broncher. Il parle d’une sorte de kyste plein d’eau qui est bénin, mais "peu esthétique". Vendre une incision en critiquant le physique, mais quel con !

Je me demande qu’est-ce qui a bien pu me pousser à faire contrôler ce truc dans mon œil. Il était là depuis des années et ça se passait très bien entre nous. 
Je souffle un bon coup. Un instant d’absence qui profite à l’adversaire : en un geste précis, il me colle une goutte dans l’œil. "Ça va piquer un peu".
Je vais lui crever les pneus de sa voiture ! Ma pupille chiale, j’ai l’impression que des éponges en inox me grattent la paroi. Je vais lui faire bouffer sa capsule de sérum par le nez ! 
À peine le temps de reprendre mes esprits, qu’il me remet une goutte dans l’œil. "J’ai nettoyé, maintenant j’endors". 
Et mon poing dans sa gueule, ça va lui nettoyer la face ou l’endormir ?

Malgré tout, je me ressaisis. Je suis un adulte maintenant, il faut que j’arrive à me détendre. L’ophtalmo essuie mes larmes, fabrique je-ne-sais-quoi avec ses outils de tueur à gages. Je tente de respirer, de me dire qu’il y a des problèmes bien pires dans la vie : je songe à Fukushima et aux gens allergiques à l’alcool. Heureusement que je fais un effort, parce que l’autre n’en a rien à faire de moi : il est déjà à des kilomètres, en train de tapoter sur son clavier crasseux.
"Ok. Allez-y", je lance, vaincu.
Il lève la tête de son écran, me fixe sans ciller durant une seconde.
"Mais...c'est déjà fini !"

Dehors, quelques minutes plus tard, je songe à mon billet de cinquante balles disparu de ma poche en une incision, et à mon œil endormi qui doit tourner le dos à l’autre. J’ai une pensée pour le soldat allemand qui mitraille dans La grande vadrouille.
"Alors, il est bien ce docteur ?", elle me demande. 
Le gros bâtard. 
"Il est super".

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Le visage de la jouissance est une pudeur soudaine

Le visage de la jouissance est une pudeur soudaine. On a affronté la recherche, les bars, les boîtes de nuit. On a osé les premiers regards, les premiers mots. On a proposé un verre, un dîner, un ciné. On a essayé la drague et le charme. On a testé ses propres envies et questionné les désirs de l’autre. On s’est éclairci la voix avant de l’inviter à monter boire un dernier verre. On a tremblé en remplissant sa coupe, mais on a réussi quand même. On a songé à cette séparation qui n’arrive pas et à cette soirée que ni l’un ni l’autre ne semble vouloir terminer. On a ouvert une deuxième bouteille de champagne : on a évoqué le bonheur de l’instant, fait semblant de ne pas penser au sexe. On a joué comme des ados pour trouver un prétexte de se toucher. On a légèrement rougi lors de cette seconde de blanc où un ange est passé entre nos visages si proches, mais on s’est embrassé quand même. On a tremblé en enlevant nos vêtements. On a cherché la tendresse, on a fait des gestes légers pour être les plus doux possible. On a inspecté à tâtons, découvert avec merveille et gourmandise. On a dédié nos fentes, encouragé les actions timides de l’autre. On a pénétré, poussé, retourné. On a chevauché, peloté, titillé. Des tensions humectées ont fondu de plaisir. On a accéléré la cadence. On a trouvé dingue d’être dans l’intimité de l’autre, qui était encore inconnu il y a quelques heures. 

Là, d’un coup, les muscles se contractent, les corps tremblent sous une pression extrême. C’est la jouissance. L’extase, le summum. En une fraction de seconde, la pudeur jusqu’alors mise de côté revient de plein fouet. On a su franchir toutes ces étapes de séduction, parfois difficiles, mais notre courage a volé en même temps que l’éclat de nos êtres luxurieux. On s’observe l’un, l’autre. Le dernier râle de plaisir n’est pas fini qu’on a un peu honte de s’être dévoilés de la sorte. On se sent seulement à découvert alors que nous sommes nus et emboîtés depuis plusieurs minutes. Nos yeux brillent encore d’extase. Une lueur de gène vient nous envahir. On a joué et on s’est bien comporté pendant toute la soirée, mais cet instant de jouissance, où on a couiné toutes vannes ouvertes, nous a ramené à notre état originel. Cette moue bestiale et ce cri de rut a réveillé l’Homme de Cro-Magnon qui sommeillait en nous.

Alors, après la jouissance, la pudeur pourpre sur les pommettes, on reprendra notre attitude de gens modernes, comme si ce laisser-aller animal s’était évaporé aussi vite qu’il avait giclé dans nos esprits. Et on lancera le retour à la conformité, d’une voix timide mais maîtrisée, en s’adressant à l’autre. « Ça va ? » 

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Ce texte a été publié pour la première fois en avril 2018 dans la revue Banzaï numéro IX.

Il a été lu par Patxi Uzcudun, comédien du Théâtre des Chimères, dans le cadre du parcours littéraire "Chambres avec vue", proposé à Anglet, en septembre 2018, lors de la septième Biennale Internationale d'Art contemporain.

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Le festival de poésie

À Sète, les voix vives s'entendent aux quatre coins des rues. Elles sont chuchotées, énoncées, soufflées, parfois criées. Je divague dans la ville au rythme lent d'un poème. L'oreille attentive, mon regard se perd parfois dans le vide des pensées bercées. Entre sieste improvisée et musique assoupie, les poètes proposent une ode en dilettante. Parfois, un oiseau magnifique m'ouvre la voie, les ailes déployées devant mon être sans voix. Je souhaiterais entendre son cri, son sentiment, ses sensations, en vers ou en prose. Lorsque arrive notre face à face, il n'y a pourtant rien d'autre que le silence.

Sous la chaleur lourde de Sète, les mots semblent étouffés. Entre les lectures de poésie et la contemplation des textes écrits, le regard serait le seul langage possible. De mes yeux, je cherche un signe, une réponse, un espoir. Je caresse le plumage de l'oiseau en fleur. Qu'il me lise son poème, qu'il m'explique son art. Je voudrais sillonner la ville avec un cœur moins fragile, saisir la poésie de tous ces gens enivrés. 

Les coulisses des Voix Vives se décryptent à mon passage, je profite de la frénésie dans l'intimité des poètes. À l'heure des mots appréhendés et des finals heureux, je me laisse guider par un vol renouvelé. Je suis obstiné de l'oiseau, poésie au sein des poèmes. Je rêve d'une rime, d'une introduction, ou même d'un titre. Rien. Au moment de fermer mes yeux dans la chaleur dissipée de Sète endormie, ne me reste pour seule satisfaction que le silence.

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Le joli vacarme

Par le passé, il y eut ces voisins bruyants, absents, des gens croisés qui disaient à peine "bonjour", dans un esprit de rejet des uns et des autres. C’était un mauvais immeuble. Puis le déménagement, et ce nouvel appartement, avec ces voisins qui vivent en même temps que moi. Je ne croise jamais personne : la cage d’escaliers est un périmètre vide, un "no man’s land" que je franchis chaque jour en pensant à eux. Ils sont là, peut-être chez eux, déjà partis ou pas encore rentrés. Chacun vit sa vie, s’adapte aux horaires imposés par son quotidien. Cinq étages et sept appartements, peut-être huit. La rambarde tremble quand on grimpe les marches, les poignées de portes couinent, les planchers craquent. Il n’y a jamais eu de rencontre, aucune présentation de ma part. Je suis le nouveau, le trentenaire qui a emménagé, qui semble vivre seul. "Jamais vu", doivent-ils se dire, si tant est qu’ils communiquent entre eux. Je ne les connais ni de nom, ni de visage, mais je cohabite avec eux. 

Lorsque je me couche le soir, dans la chambre à coucher qui donne sur la cage d’escaliers, je m’endors avec eux. C’est le moment où nous communions tous. Sur tous les jours de l’année, l’être humain doit choisir de nombreux soirs où il décide de ne pas sortir, de ne rien faire de spécial. On choisit souvent les mêmes, mes voisins et moi. J’éteins la lumière, seul dans ce lit deux places. Pourtant, nous sommes une petite dizaine, peut-être davantage, à dormir ensemble. J’entends l’eau qui coule, les chaudières qui s’enclenchent, les derniers pas qui maltraitent le vieux plancher...

Une nouvelle vie sans elle, je doutais d'en être capable. J’ai délaissé un grand lieu de vie avec chambre d’amis, au profit d’une garçonnière qui oblige aux retrouvailles de son soi intérieur. Vais-je réussir à dormir sereinement sans une main posée sur mon ventre ? J’ai pu me poser la question les premiers jours, les premières heures. Maintenant, je le sais : mes voisins sont là. Leurs bruits dansent dans ce doux remous du quotidien qui arrive à mes oreilles. Quand mes yeux se ferment, le soir, et que mon esprit commence à laisser les rêves l’envahir, j'imagine la petite infirmière du second, le retraité du quatrième, et le commercial du cinquième, qui s’apaisent en même temps que moi. 

Demain, les vibrations de son portable sur sa table de nuit me réveilleront à sept heures, et cela recommencera toutes les neufs minutes, car elle ne se lève jamais dès la première sonnerie. La descente des escaliers trois marches à la fois me rappellera qu’il doit déjà être huit heures, et qu’une fois de plus, il est en retard. La minuterie s’éteindra ensuite dans le couloir, et je refermerai mes yeux. Dans le silence de temps en temps chahuté de notre immeuble, mes voisins m’ont rendu serein. Par le passé rejetés, ils sont devenus mon évidence, mon besoin. Celui de sentir que malgré tout, la vie continue, et ne cessera pas de proposer son joli vacarme.

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Mademoiselle

Mademoiselle, me voici contraint de vous abandonner. J’ai longtemps voulu tenir tête à ma dame, elle qui ne vous supportait plus. Je pensais que vous aviez tout d’une douceur, que je pouvais vous utiliser telle la muse d’un poète qui prononcerait votre civilité par amour du romantisme.

Mademoiselle, vous n’aviez pour moi rien du manque de respect ou du machisme. Je comprends que sans équivalent pour nous, messieurs, le manque d’égalité ne fait que stagner.

Mademoiselle, j’ai repensé à ce serveur qui vous prononçait à l’intention d’une vieille dame assise en terrasse. Cette dernière rougissait devant la gentillesse exagérée du commerçant. J’ai repensé à cette amie qui m’exprima son désarroi de ne plus avoir été appelée comme vous, mais d’être devenue cette adulte de Madame qu’elle fuyait pourtant.

Mademoiselle, je me suis rappelé cette loi récente qui vous a supprimé de toute civilité officielle. Je vous ai cherché dans des dictionnaires et sur des sites Internet. Il n’y avait plus de doute possible : vous étiez du passé. La France était même une retardataire de votre abandon. Partout ailleurs, lorsque vous existez encore, vous n’êtes employée que par les instituteurs dans les cours d’écoles. Je suis à côté, dépassé.

Mademoiselle, quand je vous dis, c’est par amour, et il faut me croire. Je ne suis pas un Don Juan, je ne veux pas être ce mielleux ringard. Je veux seulement vous dire que Madame vieillit, que Madame est pour moi liée d’un contrat d’union qui nous empêche d’être des gens libres, des gens indépendants.

Mademoiselle, vous êtes la liberté. Si je suis contraint de vous abandonner, vous resterez dans mon cœur l’expression même de mon désir, vous resterez dans ma mémoire cette liberté que ne peut connaître un Monsieur. 

Moi, pourtant, j’aurais préféré être votre demoiseau.

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Ce texte a été publié pour la première fois en février 2016, en ligne, dans la revue Infusion, puis en avril 2018, en papier, dans la revue Banzaï numéro IX.

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Pas de problème

La petite chiale. C'est à cause des pigeons. Le coup n'était pas si violent. Enfin...peut-être que oui. C'est pas vraiment de sa faute : il aime marcher dans la rue en levant la tête. Ça lui permet de regarder les pigeons qui volent. La mère ramasse la petite qui hurle à l'agonie. C'est simulé, la chieuse vocifère alors qu'elle ne s'est même pas cassée une dent ! Il se confond en excuses. Il le pense pas vraiment, mais faut bien faire bonne figure. Il préfère les pigeons aux enfants, les pavés aux enfants, les bouches d'égouts aux enfants. Il préfère tout aux enfants. Il dit « je suis vraiment désolé » car la maman est jolie, mais il n'y croit pas une seule seconde.  

Sa fille de deux ans vient de se bouffer son genoux et c'est bien fait pour sa gueule. Mais ces choses là ne se disent pas en société. Surtout quand la mère est jolie. Elle fait un câlin à la pleureuse qui ne se calme pas. Une comédienne. Elle n'est même pas défigurée. « Je ne l'ai pas vue » dit-il, pour feindre le mec gêné. La belle répond que ce n'est pas grave.

Les pigeons, ça frôle la tête des passants. Il l'a toujours remarqué. Un vol si près des gens, c'est risqué. Alors, il rêve de s'en cogner un. Il marche dans les rues la tête en l'air, pour voir le pigeon qui arrive et tenter de se le faire. Il pense qu'un jour il en shootera un. Mais aujourd'hui, la petite a gâché sa contemplation en courant devant lui. Elle s'est mangé son genoux, elle a volé par terre. Normal. Elle avait qu'à faire gaffe.  

Difficile à dire à la mère. Et puis l'autre bêta est toute petite. Face à un enfant, l'adulte s'écrase toujours. Surtout quand il vient justement d'écraser l'enfant. « Je suis vraiment désolé » ajoute-t-il encore une fois. Ça commence à faire beaucoup, c'est un peu too much, ces excuses répétées. La mère dit qu'il n'y a pas de problème. La chieuse hoquette encore. Cette scène de gêne dure, il ne sait pas comment partir.  

Un bruit de steak tartare qu'on broie à la main retentit au dessus de leur tête. Il n'a même pas le temps de lever les yeux au ciel : une chiure de pigeon atterrit sur son épaule. La petite s'arrête de pleurer. Un instant gênant et long comme l'éternité. La môme éclate de rire en désignant le caca marron sur l'épaule. « Je suis désolée » fait la mère. « Pas de problème » répond-il en assassinant la petite du regard. 

Pas de problème. 

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Ce texte a été publié pour la première fois en avril 2018 dans la revue Banzaï numéro IX.

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