Le visage de la jouissance est une pudeur soudaine. On a affronté la recherche, les bars, les boîtes de nuit. On a osé les premiers regards, les premiers mots. On a proposé un verre, un dîner, un ciné. On a essayé la drague et le charme. On a testé ses propres envies et questionné les désirs de l’autre. On s’est éclairci la voix avant de l’inviter à monter boire un dernier verre. On a tremblé en remplissant sa coupe, mais on a réussi quand même. On a songé à cette séparation qui n’arrive pas et à cette soirée que ni l’un ni l’autre ne semble vouloir terminer. On a ouvert une deuxième bouteille de champagne : on a évoqué le bonheur de l’instant, fait semblant de ne pas penser au sexe. On a joué comme des ados pour trouver un prétexte de se toucher. On a légèrement rougi lors de cette seconde de blanc où un ange est passé entre nos visages si proches, mais on s’est embrassé quand même. On a tremblé en enlevant nos vêtements. On a cherché la tendresse, on a fait des gestes légers pour être les plus doux possible. On a inspecté à tâtons, découvert avec merveille et gourmandise. On a dédié nos fentes, encouragé les actions timides de l’autre. On a pénétré, poussé, retourné. On a chevauché, peloté, titillé. Des tensions humectées ont fondu de plaisir. On a accéléré la cadence. On a trouvé dingue d’être dans l’intimité de l’autre, qui était encore inconnu il y a quelques heures. 

Là, d’un coup, les muscles se contractent, les corps tremblent sous une pression extrême. C’est la jouissance. L’extase, le summum. En une fraction de seconde, la pudeur jusqu’alors mise de côté revient de plein fouet. On a su franchir toutes ces étapes de séduction, parfois difficiles, mais notre courage a volé en même temps que l’éclat de nos êtres luxurieux. On s’observe l’un, l’autre. Le dernier râle de plaisir n’est pas fini qu’on a un peu honte de s’être dévoilés de la sorte. On se sent seulement à découvert alors que nous sommes nus et emboîtés depuis plusieurs minutes. Nos yeux brillent encore d’extase. Une lueur de gène vient nous envahir. On a joué et on s’est bien comporté pendant toute la soirée, mais cet instant de jouissance, où on a couiné toutes vannes ouvertes, nous a ramené à notre état originel. Cette moue bestiale et ce cri de rut a réveillé l’Homme de Cro-Magnon qui sommeillait en nous.

Alors, après la jouissance, la pudeur pourpre sur les pommettes, on reprendra notre attitude de gens modernes, comme si ce laisser-aller animal s’était évaporé aussi vite qu’il avait giclé dans nos esprits. Et on lancera le retour à la conformité, d’une voix timide mais maîtrisée, en s’adressant à l’autre. « Ça va ? » 

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Ce texte a été publié pour la première fois dans la revue Banzaï numéro IX.

Il a été lu par Patxi Uzcudun, comédien du Théâtre des Chimères, dans le cadre du parcours littéraire "Chambres avec vue", proposé à Anglet lors de la septième Biennale Internationale d'Art contemporain.

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