Par le passé, il y eut ces voisins bruyants, absents, des gens croisés qui disaient à peine "bonjour", dans un esprit de rejet des uns et des autres. C’était un mauvais immeuble. Puis le déménagement, et ce nouvel appartement, avec ces voisins qui vivent en même temps que moi. Je ne croise jamais personne : la cage d’escaliers est un périmètre vide, un "no man’s land" que je franchis chaque jour en pensant à eux. Ils sont là, peut-être chez eux, déjà partis ou pas encore rentrés. Chacun vit sa vie, s’adapte aux horaires imposés par son quotidien. Cinq étages et sept appartements, peut-être huit. La rambarde tremble quand on grimpe les marches, les poignées de portes couinent, les planchers craquent. Il n’y a jamais eu de rencontre, aucune présentation de ma part. Je suis le nouveau, le trentenaire qui a emménagé, qui semble vivre seul. "Jamais vu", doivent-ils se dire, si tant est qu’ils communiquent entre eux. Je ne les connais ni de nom, ni de visage, mais je cohabite avec eux. 

Lorsque je me couche le soir, dans la chambre à coucher qui donne sur la cage d’escaliers, je m’endors avec eux. C’est le moment où nous communions tous. Sur tous les jours de l’année, l’être humain doit choisir de nombreux soirs où il décide de ne pas sortir, de ne rien faire de spécial. On choisit souvent les mêmes, mes voisins et moi. J’éteins la lumière, seul dans ce lit deux places. Pourtant, nous sommes une petite dizaine, peut-être davantage, à dormir ensemble. J’entends l’eau qui coule, les chaudières qui s’enclenchent, les derniers pas qui maltraitent le vieux plancher...

Une nouvelle vie sans elle, je doutais d'en être capable. J’ai délaissé un grand lieu de vie avec chambre d’amis, au profit d’une garçonnière qui oblige aux retrouvailles de son soi intérieur. Vais-je réussir à dormir sereinement sans une main posée sur mon ventre ? J’ai pu me poser la question les premiers jours, les premières heures. Maintenant, je le sais : mes voisins sont là. Leurs bruits dansent dans ce doux remous du quotidien qui arrive à mes oreilles. Quand mes yeux se ferment, le soir, et que mon esprit commence à laisser les rêves l’envahir, j'imagine la petite infirmière du second, le retraité du quatrième, et le commercial du cinquième, qui s’apaisent en même temps que moi. 

Demain, les vibrations de son portable sur sa table de nuit me réveilleront à sept heures, et cela recommencera toutes les neufs minutes, car elle ne se lève jamais dès la première sonnerie. La descente des escaliers trois marches à la fois me rappellera qu’il doit déjà être huit heures, et qu’une fois de plus, il est en retard. La minuterie s’éteindra ensuite dans le couloir, et je refermerai mes yeux. Dans le silence de temps en temps chahuté de notre immeuble, mes voisins m’ont rendu serein. Par le passé rejetés, ils sont devenus mon évidence, mon besoin. Celui de sentir que malgré tout, la vie continue, et ne cessera pas de proposer son joli vacarme.

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Une réflexion sur “Le joli vacarme

  1. Des textes de qualité dans un format court que je ne connaissais pas, j’adore !
    On entre directement dans la tête d’une personne et on imagine toute une vie, tout un monde, en seulement quelques lignes. Très fort. Au plaisir de lire les deux mille prochains textes (minimum).

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