Mademoiselle, me voici contraint de vous abandonner. J’ai longtemps voulu tenir tête à ma dame, elle qui ne vous supportait plus. Je pensais que vous aviez tout d’une douceur, que je pouvais vous utiliser telle la muse d’un poète qui prononcerait votre civilité par amour du romantisme.

Mademoiselle, vous n’aviez pour moi rien du manque de respect ou du machisme. Je comprends que sans équivalent pour nous, messieurs, le manque d’égalité ne fait que stagner.

Mademoiselle, j’ai repensé à ce serveur qui vous prononçait à l’intention d’une vieille dame assise en terrasse. Cette dernière rougissait devant la gentillesse exagérée du commerçant. J’ai repensé à cette amie qui m’exprima son désarroi de ne plus avoir été appelée comme vous, mais d’être devenue cette adulte de Madame qu’elle fuyait pourtant.

Mademoiselle, je me suis rappelé cette loi récente qui vous a supprimé de toute civilité officielle. Je vous ai cherché dans des dictionnaires et sur des sites Internet. Il n’y avait plus de doute possible : vous étiez du passé. La France était même une retardataire de votre abandon. Partout ailleurs, lorsque vous existez encore, vous n’êtes employée que par les instituteurs dans les cours d’écoles. Je suis à côté, dépassé.

Mademoiselle, quand je vous dis, c’est par amour, et il faut me croire. Je ne suis pas un Don Juan, je ne veux pas être ce mielleux ringard. Je veux seulement vous dire que Madame vieillit, que Madame est pour moi liée d’un contrat d’union qui nous empêche d’être des gens libres, des gens indépendants.

Mademoiselle, vous êtes la liberté. Si je suis contraint de vous abandonner, vous resterez dans mon cœur l’expression même de mon désir, vous resterez dans ma mémoire cette liberté que ne peut connaître un Monsieur. 

Moi, pourtant, j’aurais préféré être votre demoiseau.

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Ce texte a été publié pour la première fois en ligne, dans la revue Infusion, puis en papier dans la revue Banzaï numéro IX.

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Une réflexion sur “Mademoiselle

  1. encore une fois charmée….
    bravo Laurent, un réel plaisir de découvrir chacune de tes micro-nouvelles. Vivement la prochaine….!

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