La petite chiale. C'est à cause des pigeons. Le coup n'était pas si violent. Enfin...peut-être que oui. C'est pas vraiment de sa faute : il aime marcher dans la rue en levant la tête. Ça lui permet de regarder les pigeons qui volent. La mère ramasse la petite qui hurle à l'agonie. C'est simulé, la chieuse vocifère alors qu'elle ne s'est même pas cassée une dent ! Il se confond en excuses. Il le pense pas vraiment, mais faut bien faire bonne figure. Il préfère les pigeons aux enfants, les pavés aux enfants, les bouches d'égouts aux enfants. Il préfère tout aux enfants. Il dit « je suis vraiment désolé » car la maman est jolie, mais il n'y croit pas une seule seconde.  

Sa fille de deux ans vient de se bouffer son genoux et c'est bien fait pour sa gueule. Mais ces choses là ne se disent pas en société. Surtout quand la mère est jolie. Elle fait un câlin à la pleureuse qui ne se calme pas. Une comédienne. Elle n'est même pas défigurée. « Je ne l'ai pas vue » dit-il, pour feindre le mec gêné. La belle répond que ce n'est pas grave.

Les pigeons, ça frôle la tête des passants. Il l'a toujours remarqué. Un vol si près des gens, c'est risqué. Alors, il rêve de s'en cogner un. Il marche dans les rues la tête en l'air, pour voir le pigeon qui arrive et tenter de se le faire. Il pense qu'un jour il en shootera un. Mais aujourd'hui, la petite a gâché sa contemplation en courant devant lui. Elle s'est mangé son genoux, elle a volé par terre. Normal. Elle avait qu'à faire gaffe.  

Difficile à dire à la mère. Et puis l'autre bêta est toute petite. Face à un enfant, l'adulte s'écrase toujours. Surtout quand il vient justement d'écraser l'enfant. « Je suis vraiment désolé » ajoute-t-il encore une fois. Ça commence à faire beaucoup, c'est un peu too much, ces excuses répétées. La mère dit qu'il n'y a pas de problème. La chieuse hoquette encore. Cette scène de gêne dure, il ne sait pas comment partir.  

Un bruit de steak tartare qu'on broie à la main retentit au dessus de leur tête. Il n'a même pas le temps de lever les yeux au ciel : une chiure de pigeon atterrit sur son épaule. La petite s'arrête de pleurer. Un instant gênant et long comme l'éternité. La môme éclate de rire en désignant le caca marron sur l'épaule. « Je suis désolée » fait la mère. « Pas de problème » répond-il en assassinant la petite du regard. 

Pas de problème. 

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Ce texte a été publié pour la première fois dans la revue Banzaï numéro IX.

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